Skip to main content

Full text of "Jusqu'à nouvel ordre"

See other formats


-^ 


Digitized  by  the  Internet  Archive 

in  2011  with  funding  from 

University  of  Toronto 


http://www.archive.org/details/jusqunouvelordOOguit 


-T 


Il  a  été  tiré  de  cet  ouvrage  vingt  exemplaires 

numérotés   et   signés   de    Tauteur 

sur  papier  vélin    d'Arches    à  la    forme. 


N"*  1  contenant  26  croquis  originaux  de 
Sacha  Guitry.  Prix:  1.000  francs. 

N°*  2  à  20  contenant  un  croquis  original 
de  Sacha  Guitry.  Prix  :   100  francs. 


Jusqu'à 

nouvel 

ordre... 


DU     MEME    AUTEUR 


Chez  les   Zoaques,  3  actes. 

La  Clef,  4  actes. 

Petite  Hollande,  3  actes. 

Le  Veilleur  de  Nuit,  3  actes. 

Correspondance  de  Paul  Roulier-Davenel 
Un  album  de  Caricatures 

DEVANT    PARAITRE 
PROCHAINEMENT  : 

Nono>    3  actes. 

Le  Mufle,  2  actes. 

Jean  III,   3  actes. 

Un  Beau  Mariage,  3  actes. 

La  Prise  de  Berg-op-Zoom,  4  actes. 


SACHA    GUITRY 


Jusqu'à 


nouvel 


ordre.,. 


Ce     livre     est     édité     par 

Maurice  de  Brunof  f 

32,   Rue    Louis-le-Grand 

PARIS 


5  6/3 


Mon   cher  Ami. 

Je  vous  dédie  ce  livre  en  témoin 
gnage  de  ma  tendresse  et  de  mon 
admiration  pour  vous. 

Vous  m'avez  jusqu'ici  prodigué  les 
trésors  infinis  de  votre  intelligence  et 
de  votre  bonté.  Et  certes,  je  n'ai  pas 
la  folle  prétention,  en  vous  offrant 
ce   livre,   de  m'acquitter   envers   vous  ! 

Mais,  mon  cher  ami  —  tout  se 
paye  !  —  vous  avez  encouragé  rim= 
pression  de  cet  ouvrage  et  vous  trou- 
verez bon  qu'aujourd'hui  je  vous  en 
laisse  un   peu  la  responsabilité. 

A  vous  de  tout  mon  cceur. 

S.  G. 


L'ARGENT 


L'Argent 


Ce  qui  prime  tout  dans  la  vie,  c'est  l'argent. 

Sans  argent,  il  n'y  a  pas  de  bonheur  possible, 
et,  jusqu'à  une  certaine  limite,  l'argent  fait  le  bon- 
heur. Cette  limite  varie  selon  les  besoins  de  chaque 
individu. 


Il  ne  faut  pas  manquer  d'argent,  et  il  ne  faut  pas 
en  avoir  beaucoup  trop.  Parce  que  ceux  qui  en  ont 
beaucoup  trop  se  le  font  prendre  par  ceux  qui  n'en 
ont  pas  assez  —  et  s'ils  ne  se  laissent  pas  prendre 
leur  argent,  ils  deviennent  odieux. 

Il  est  bien  évident  que  Rockefeller  n'est  pas  l'homme 
le  plus  heureux  du  monde  parce  qu'il  en  est  le  plus 
riche,  mais  il  est  bien  évident  aussi  que  l'homme 
le  plus  pauvre  du  monde  est  le  plus  malheureux 
de  tous. 


Nous  ne  pensons  qu'à  l'argent. 

Celui  qui  en  a  pense  au  sien,  celui  qui  n'en  a  pas 
pense  à  celui  des  autres.  C'est  notre  plus  grande 
préoccupation. 

Donc,  l'argent  prime   tout. 

Mais  ce  n'est  pas  tout. 

Il  y  a  la   santél 

Et  pourtant... 


Nous  hésiterions  à  compromettre  notre  fortune 
pour  affermir  notre  santé,  et  nous  n'hésiterions  pas 
à  compromettre  notre  santé  pour  doubler  notre 
fortune. 

Vous,  du  moins. 

Si  un  millionnaire  était  assez  bête  pour  offrir 
cinquante  louis  par  doigt  de  pied  coupé,  il  serait 
ruiné  au  bout  de  dix  minutes. 

(D'autant  plus  que  les  doigts  des  pieds  sont  voi- 
sins les  uns  des  autres  et  qu'on  peut  en  couper  deux 
ou  trois  à  la  fois.) 


LA    SANTÉ 


La  Santé 


Ça,  c'est  tout  I 


L'AMOUR 


L'Amour 


Un  de  mes  amis,  à  qui  je  déclarais  que  je  n'ai- 
mais pas  Venise,  m*a  dit  : 

—  Vous  verrez,  mon  vieux,  plus  tard...  quand 
vous  aurez  eu  de  la  peine...  quand  vous  aurez  le 
cœur  meurtri,   déchiré... 

Je  n'aimerai  donc  jamais  Venise  I 


LE  TRAVAIL 


Le  Travail 


La  santé,  l'argent  et  l'amour  nous  procurent  des 
plaisirs  et  nous  assurent  le  bonheur  —  mais  les  plus 
grandes  joies  de  la  vie  nous  sont  données  par  le  tra- 
vail. 

L'homme     qui    mange   n'est    pas    toujours    beau, 


l'homme  qui  pleure  est  parfois  laid,  l'homme  qui 
aime  est  souvent  grotesque,  l'homme  qui  meurt 
est  d'ordinaire  affreux,  mais  l'homme  qui  travaille 
n'est  jamais  ridicule. 

Qu'il  repasse  un  couteau,  qu'il  compose  une  valse, 
qu'il  fauche  à  travers  champ,  qu'il  cire  des  bot- 
tines, ou  bien  qu'il  peigne  un  mur,  son  geste  est 
naturel  et  n'est  jamais  vulgaire. 


Le  plus  grand  danger  que  court  un  artiste  est  d'at- 
teindre trop  rapidement  le  but  qu'il  s'était  proposé. 

Et  je  pense  qu'il  convient  de  le  placer,  ce  but, 
si  loin,  si  haut  qu'on  ne  puisse  y  parvenir  jamais. 

Dame,  il  est  dangereux  d'être  au  sommet  de  quoi 
que  ce  soit,  parce  que  c'est  tout  petit,  un  sommet  — 
et  on  ne  peut  pas  s'y  tenir.  Si  on  pouvait  s'y  tenir, 
ce  ne  serait  plus  un  sommet,  et,  comme  il  ne  faut 
pas  redescendre,  il  est  préférable  de  monter  tou- 
jours, toujours... 


Les  industriels,  les  boutiquiers  et  les  bourgeois 
s'imaginent  aisément  que  nos  préoccupations,  nos 
doutes  et  nos  joies  sont  de  même  nature  que  les 
leurs.  Et  ils  pensent  sincèrement  que,  avec  de  l'ar- 
gent, on  peut  toujours  nous  avoir. 

Quelle  erreur  ! 

Qu'ils  cherchent,  et  ils  verront  que,  dans  l'œuvre 
des  plus  grands  peintres,  les  plus  beaux  tableaux 
sont  ceux   qu'ils  ont  faits   de  leur  mère. 


L'ORGUEIL 


L'Orgueil 


La  Nature  nous  a  donné,  à  nous  qui  ne  possédons 
ni  la  rapidité  de  la  gazelle,  ni  la  trompe  de  l'éléphant, 
ni  la  férocité  du  tigre,  ni  l'aiguillon  de  la  guêpe, 
la  Nature  nous  a  donné,  parmi  d'autres  armes,  l'or- 
gueil. 


Et  celui  qui  n'a  pas  d'orgueil  est  plus  infirme  qu'un 
bossu. 

L'orgueil  nous  préserve  des  maux  les  plus  grands. 
Sans  son  secours,  nous  connaîtrions  l'envie,  la  colère, 
le  désir  de  nous  venger,  l'amertume  et  l'ennui. 

Ah  !  Que  de  peines  évitées,  sans  même  nous  en 
rendre  compte,  grâce  à  l'orgueil,  qui  nous  cuirasse 
et  nous  protège  !  Que  de  satisfactions  intérieures,  que 
de  joies  délicates  nous  lui  devons  ! 

L'orgueil,  à  mes  yeux,  n'est  pas,  ainsi  que  l'affirme 
Monsieur  Larousse,  la  «trop  avantageuse  opinion 
de  soi-même  ».  Non.  Pourquoi  tromper  le  monde  ? 
Pourquoi  lui  dire  que  l'orgueil  est  un  défaut,  que 
c'est  un  péché  ? 

L'orgueil  est  une  passion,  comme  l'amour. 

Comme  l'amour  il  a  fait  commettre  des  crimes, 
comme   l'amour,    il   a  fait  faire   de  grandes   choses. 

Il  excite  et  stimule. 

L'amour  inspira  sans  doute  les  plus  beaux  vers,  et 
nous  devons  à  l'orgueil  les  plus  superbes  mots  qui 
aient  été  dits. 


L'orgueil  fait  partie  de  cette  tendresse  infinie  qu'on 
doit  avoir  pour  soi-même  et  sans  laquelle  tout  bonheur 
me  paraît  improbable. 

Il  y  a  trois  façons,  je  pense,  de  porter  son  propre 
orgueil. 

Primo,  comme  on  porte  une  épée,  ainsi  que  faisait 
Monsieur  J.  Barbey  d'Aurevilly. 

Ah  !  ça,  c'est  magnifique  ! 

C'est  magnifique,  mais  ça  demande  des  aptitudes 
assez  rares,  telles  que  la  beauté  du  corps,  la  distinc- 
tion naturelle,  l'élégance  de  l'esprit,  le  courage  et 
l'intelligence. 

Passons. 

La  seconde  façon  —  la  plus  répandue  —  de  porter 
son  orgueil  est  assez  irritante.  On  le  porte  masqué,  et 
il  prend  alors  le  nom  de  «  modestie». 

Les  modestes,  avec  leurs  singeries,  avec  leur  feinte 
résignation  à  la  médiocrité,  avec  leurs  sourires  désa- 
busés, leur  fausse  résignation,  font  un  mauvais 
calcul,  car  nous  sommes  toujours  disposés  à  ne  concé- 
der de  talent  à  personne.  Ah  !  Oui,  vraiment,  nous  ne 

3 


demandons  qu'à  nous  laisser  tromper  par  la  modestie 
des  autres  ! 

Et  je  préfère  la  troisième  façon  de  porter  son  or- 
gueil :  en  soi  ! 

Il  faut  avoir  un  immense  orgueil,  et  il  faut  sans  cesse 
l'entretenir. 

Mon  orgueil,  à  moi,  est  si  grand  que  je  considère  avec 
une  émotion  joyeuse  tout  ce  qui  m'arrive.  Je  me  dis  : 
«  Faut-il  que  cela  soit  bon,  pour  que  cela  me  soit  arrivé!  » 

Je  ne  peux  envier  personne  et  je  ne  peux  rien  dési- 
rer. Je  suis  persuadé  que  j'ai  tout.  Et  si  j'avais  des 
pellicules,   je  serais  fier  de  mes   pellicules. 

Il  faut  placer  son  orgueil  hors  d'atteinte.  Il  faut 
qu'il  soit  inaccessible,  inébranlable  et,  s'il  se  peut, 
complètement  invisible.  Car,  vu  de  loin,  mal  vu,  vu 
simplement,  l'orgueil  ressemble  à  de  la  vanité.  Et 
c'est  laid. 

La  vanité,  c'est  l'orgueil  des  autres. 


L'INDULGENCE 


L'Indulgence 


Voilà  bien  la  plus  intelligente  des  vertus,  la  plus 
maligne  et  la  plus   délicate. 

Pourquoi  vous  en  voudrais-je  d'un  mot  blessant, 
d'un  geste  maladroit,  d'une  vilaine  pensée  ? 

Il  faut  avoir  pour  chacun  la  somme  de  bonté  qui 
lui  fait  défaut  afin  de  rétablir  l'équilibre. 


LE    COURAGE 


Le   Courage 


Il  ne  faut  pas  confondre  la  bravoure   et  le  cou- 
rage. 

li  ne  faut   pas   confondre   la  lâcheté   et  la   peur. 
Être   courageux,    c'est   attendre    le    danger.    Être 
brave,  c'est  aller  au  devant  du  danger. 

4 


Le  courage  est  une  vertu,  tandis  que  la  bravoure 
est  un  phénomène  nerveux  comme  la  peur. 

D'ailleurs  n'a-t-on  pas  dit  que  la  bravoure  c'était 
la  fuite  en  avant. 

L'homme  qui  est  brave  et  l'homme  qui  a  peur 
s'imaginent  toujours  qu'ils  sont  en  danger  et — bien 
que  la  conduite  du  premier  soit  l'opposé  de  la  con- 
duite du  second  —  ils  obéissent  tous  deux  à  leurs 
nerfs,  leur  instinct  seul  les  guide  et  ils  sont  irres- 
ponsables l'un  et  l'autre. 

Donc  la  bravoure  et  la  peur  se  manifestent  spon- 
tanément. Tandis  que  le  courage  et  la  lâcheté  sont 
des  sentiments  raisonnes.  En  face  du  danger  on 
peut  être  lâche  ou  courageux  sans  perdre  un  instant 
sa  lucidité  d'esprit  —  seulement,  il  ne  faut  pas  être 
lâche. 


LA    FANTAISIE 


La    Fantaisie 


Tous  comptes  faits,  je  place  la  Fantaisie  en  tête 
des  qualités  humaines. 

Une  décision  aussi  grave,  aussi,  disons  le  mot, 
capitale,  ne  va  pas  sans  explication. 

Et  je  m'explique. 


La  bonté,  le  courage,  la  probité,  sont  des  vertus 
dont  on  ne  peut  pas  contester  l'existence,  la  valeur  et 
l'utilité.  Mais  il  faut  être  juste,  il  ne  faut  pas  se  lais- 
ser aveugler  par  son  admiration,  il  faut  enfin  recon- 
naître que  ces  vertus  se  manifestent  à  peu  près  de  la 
même  façon  chez  tous  les  individus  qui  les  pos- 
sèdent. 

La  bonté,  par  exemple,  d'un  pharmacien  ressemble 
à  s'y  méprendre  à  la  bonté  d'un  fruitier. 

La  probité,  —  un  second  exemple  ne  sera  pas  de 
trop  — la  probité  d'un  capitaine  d'infanterie  coloniale  ne 
diffère  pas  de  celle  d'un  fabricant  de  porteman- 
teaux. 

Le  courage  —  un  dernier  exemple  fera  bien  —  le 
courage  d'un  imbécile  est  semblable  à  celui  d'un  esprit 
fleuri,  charmant  et  disert. 

Il  n'y  a  pas  deux  sortes  de  bonté,  il  n'y  a  qu'une 
espèce  de  probité,  et  je  ne  connais  pas  deux  façons 
d'être  courageux. 

Résumons-nous  :  les  vertus  ne  sauraient  nous 
être  personnelles,  car,  si  elles  l'étaient,  elles  pourraient 


être  modifiées,  et,  par  cela  même,  elles  perdraient  de 
leur  intégralité. 

Les  vertus  que  nous  possédons  nous  ont  été  prêtées, 
et  nous  devons  les  rendre  intactes  afin  que  d'autres 
puissent  s'en  servir  après  nous. 


La  Fantaisie,  elle,  n'est  pas  un  prêt:  c'est  un  don. 

Ne  cherchez  pas  à  ma  préférence  une  autre  cause. 

C'est  un  don  merveilleux,  dont  la  rareté  augmente 
la  valeur. 

C'est  une  faculté  qui  a  le  pouvoir  de  s'adapter, 
malgré  nous-mêmes,  à  toutes  nos  actions  en  les 
colorant. 

Et,  j'y  pense,  c'est  bien  plus  qu'un  don,  c'est  plus 
qu'une  faculté,  c'est  un  sens,  c'est  un  sixième  sens. 

Si  bien  que  ceux  qui  en  sont  privés  sont,  à  mes 
yeux,  des  espèces  d'infirmes. 

Nous  ne  sommes  ni  le  maître  ni  l'esclave  de  notre 
fantaisie.  Elle  fait  partie  de  notre  organisme  au  même 
degré  que  l'odorat. 


Mais,  si  nous  n'en  sommes  pas  l'esclave,  nous  en 
sommes  parfois  la  victime,  et,  de  même  que  nous  sen- 
tons les  odeurs  mauvaises,  notre  fantaisie  souffre 
et    nous    fait    souffrir    de  la    médiocrité    des    gens. 

Mais  les  joies  qu'elle  nous  procure  sont  si  nom- 
breuses et  si  grandes  que  nous  aurions  mauvaise 
grâce  à  nous  plaindre  de  cet  inconvénient. 


La  Fantaisie  est  un  sens  au  point  que,  si  nous  vou- 
lions, en  un  jour  de  gravité,  nous  en  défaire,  nous  ne  le 
pourrions  pas. 

On  a  vu  des  gens,  très  honnêtes  pendant  la  pre- 
mière partie  de  leur  existence,  qui  devenaient  tout  à 
coup  escrocs,  voleurs  et  bandits,  parce  que  l'honnêteté 
est  une  vertu  prêtée,  c'est-à-dire  qu'elle  conserve 
toujours  son  indépendance  en  respectant  la  nôtre. 

Tel  n'est  pas,  je  le  répète,  le  cas  de  la  Fantaisie, 
qui  naît,  vit  et  meurt  avec  nous. 


Mais,  si  la  Fantaisie  ne  s'acquiert  pas,  elle  se 
développe    du  moins   le    plus   aisément    du   monde. 

Et  elle  est  à  ce  point  personnelle  à  chaque  individu 
qu'il  est  impossible  de  la  pasticher. 

Je  parle  alors  de  la  Fantaisie  en  art. 

Dieu  sait  si  MM.  Reboux  et  Muller  ont  réussi  leur 
livre  A  la  manière  de...  Eh  bien,  je  me  permets  de 
les  mettre  au  défi  de  parodier  la  manière  d'Alphonse 
Allais.  Et  dites- vous  bien  que  je  ne  risque  pas 
grand'chose  en  lançant  ce  défi,  car  jamais  la  Fan- 
taisie la  plus  effrénée,  la  plus  folle,  ne  devient  un 
travers.  C'est  toujours  une  qualité,  et  l'on  ne  peut 
caricaturer  que  les  défauts. 


Un  jour  qu'il  fera  moins  chaud,  vous  vous  amuserez 
à  regarder  autour  de  vous  et  vous  vous  apercevrez 
—  ce  qui  est  surprenant  !  —  que  la  Fantaisie  se  ren- 
contre rarement  chez  les  personnes  qui  en  auraient 
tant  besoin. 


Les  auteurs  gais,  les  humoristes,  les  comiques,  en 
sont  généralement  dépourvus. 

Vous  découvrirez,  en  revanche,  chez  des  bourgeois, 
chez  des  bookmakers,  chez  des  hommes  du  monde, 
chez  des  commerçants,  chez  des  industriels,  les  signes 
évidents  de  la  Fantaisie  la  plus  naturelle  et  la  plus 
savoureuse. 


\ 


L'AMITIÉ 


L'Amitié 


Je  cherche  un  ami  intime. 

J'ai  des  camarades  qui  m'amusent  et  des  rela- 
tions qui  ne  m'amusent  pas.  J'ai  quelques  amis  qui 
me  plaisent  et  que  j'aime  et  qui  m'aiment.  Mais  il 
faut  que  je  réunisse  au  moins  quatre  de  ces  amis-là 


pour  que  j'aie  l'impression  d'en  avoir  un  vrai  —  et 
encore  ! 


Je  cherche  un  ami  intime,  dont  je  ferai  mon  ami 
d'enfance. 

Oh  !  Je  le  préviens  que  je  suis  très  difficile. 

Je  ne  lui  demande  pas  seulement  d'être  mon  ami, 
il  faut  que  je  sois  le  sien  —  et  ça  dépend  de  lui. 

Je  veux  qu'il  n'ait  pas  de  talent  et  pas  d'amer- 
tume. Mais  je  veux  qu'il  ait  eu  des  dons  —  autrefois 
—  et  qu'il  lui  en  soit  resté  du  goût  pour  les  arts  et 
pour  les  choses  de  l'esprit. 

Être  doué,  c'est  n'avoir  pas  assez  de  talent  pour 
se  spécialiser.  Un  don  n'est  agréable  que  s'il  est 
accompagné  au  moins  d'un  autre  don.  L'homme  qui 
serait  seulement  doué  pour  le  dessin  serait  un  médiocre 
dessinateur.  Mais  s'il  était  également  doué  pour  la 
musique  et  la  littérature,  ce  serait  un  compagnon 
charmant. 


Je  consacrerai  à  mon  ami  intime  la  moitié  de  ma 
vie,  et  je  veux  qu'on  dise  qu'il  me  consacre  toute  la 
sienne. 

Il  ne  se  rendra  pas  compte  de  la  place  qu'il 
tiendra  dans  mon  existence.  S'il  s'en  rendait  compte, 
je  le  trouverais  encombrant. 

Je  ne  lui  demande  aucun  dévouement,  mais  je  veux 
qu'il  soit  digne  du  mien. 

Oh!  Et  je  ne  veux  pas  qu'il  soit  marié,  et  je  ne  veux 
pas   qu'il  soit  pauvre. 

Si  j'avais  un  ami  pauvre,  il  cesserait  de  l'être,  puis- 
qu'il serait  mon  ami  intime.  Mais  il  cesserait  aussi 
d'être  mon  ami  intime,  puisqu'il  serait  mon  obligé. 
S'il  était  reconnaissant,  je  serais  gêné  ;  et  s'il  était 
ingrat,  je  serais  furieux. 

Je  veux  que  mon  ami  intime  n'ait  aucun  défaut  de 
prononciation,  et  je  ne  veux  pas  qu'il  soit  dur  d'oreille. 


Il  se  fera  connaître  à  moi,  un  soir,  en  me  racontant 


des  histoires  courtes  et  fines,  et  en  prenant  du  plaisir 
à  l'audition  de  mes  plus  longues  anecdotes. 

Quelques  jours  après,  nous  parlerons  de  notre 
enfance,  et  je  lui  raconterai  mes  parents.  Il  rira  sans 
cesse. 

Un  beau  soir,  enfin,  je  lui  déclarerai  mon  amitié. 
Et  tout  de  suite  il  saura  si  j'aime  ou  non  ma  femme, 
et  combien  exactement  je  gagne  par  an. 

Et  alors,  plusieurs  fois  par  semaine,  sans  se  l'être 
dit,  sans  s'être  donné  rendez-vous,  nous  nous  retrou- 
verons au  coin  du  feu  et  nous  causerons... 


J'attache  une  grande  importance  aux  conversa- 
tions dans  la  vie.  De  l'échange  des  idées  franches  et 
nues  jaillit  souvent  l'idée,  et  jamais  l'ennui  ne  vient. 

Je  pense  qu'il  convient  d'avoir  une  aussi  grande 
pudeur  à  livrer  ses  idées,  ses  pensées  et  ses  goûts, 
qu'à  livrer  son  corps. 

L'homme  qui  cause  avec  n'importe  qui  et  le  ren- 


seigne  sur  ses  joies  et  ses  peines  est  à  mes  yeux  sem- 
blable à  celui  qui  ramasse  une  fille  sur  les  boulevards 
et  l'emmène  chez  lui. 

Je  comprendrais  presque  qu'il  n'eût  pas  le  dégoût 
d'elle,  mais  je  n'admets  pas  qu'il  n'ait  pas  honte  de 
lui. 

On  ne  doit  pas  se  prostituer.  On  doit  avoir  le  res- 
pect de  soi-même,  de  son  corps  et  de  son  cerveau. 
Et  j'aime  infiniment  les  gens  qui  se  dérobent  au  cours 
des  réunions  nombreuses,  et  qui  s'évadent  des  conver- 
sations, et  qui  semblent  ne  s'intéresser  à  rien,  et  qui 
acceptent  une  réputation  de  frivolité  incessante,  pour 
n'avoir  pas  à  dévoiler  devant  tout  le  monde  ce  qu'ils 
conservent  jalousement  et  qui  constitue  le  charme  de 
l'intimité. 


Si,  l'ayant  trouvé,  je  me  fâche  un  jour  avec  cet 
ami,  j'aurai  beaucoup  de  chagrin  et  nous  resterons 
six  mois  sans  nous  voir. 


Puis  nous  nous  réconcilierons  pour  être  bien  sûrs 
que  c'est  fini,  pour  n'avoir  plus  de  chagrin  et  pour 
n'être  plus  tentés  de  nous  réconcilier 


Et  nous  étant  revus  une  fois,  nous  ne  nous  reverrons 
plus  jamais. 


LES   REPAS 


Les  Repas 


Chaque  repas  que  je  prends  en  dehors  de  chez 
moi  confirme  mon  opinion  sur  la  déplorable  façon 
actuelle  de  recevoir. 

Je  ne  suis  ni  extrêmement  difficile,  ni  ce  qu'on 
appelle    «  goinfre  »,    mais,    comme   on  ne    fait   que 


deux  grands  repas  par  jour,  il  m'est  désagréable, 
odieux  même,  de  sacrifier  l'un  ou  l'autre. 

Je  déteste  la  bonne  franquette  et  je  hais  la  fortune 
du  pot. 

Or,  la  coutume,  ou  plus  exactement  la  mode,  veut 
que  l'on  n'attache  plus  aucune  importance  aux  ali- 
ments et  aux  boissons  que  l'on  offre. 

—  Pourvu  que  ce  soit  bon  et  qu'il  y  en  ait  assez  1 
disent  les  maîtresses  de  maison. 

Et  elles  ajoutent  : 

—  D'ailleurs  on  mange  toujours  trop  ! 

Mais  non,  mais  non.  Vous  m'avez  invité  pour  me 
nourrir  et  non  pas  pour  me  soigner. 

Et  puis,  c'est  avec  des  principes  pareils  qu'il  n'y  en  a 
jamais  assez  et  que  ce  n'est  jamais  bon. 

Mettez- vous  bien  dans  la  tête  qu'on  ne  sauve  pas 
un  dîner  en  ajoutant  à  la  dernière  minute  des  bouchées 
à  la  reine  I 

La  personne  qui  vous  invite  estime  qu'elle  vous  fait 
un  plaisir,  et  son  dérangement  se  borne  à  faire  mettre 
un  couvert  de  plus. 


Car  c'est  un  dérangement  pour  elle  ! 

C'est  inouï  ! 

Mais,  madame,  lorsque  je  m'assieds  à  votre  table,  je 
vous  donne  une  marque  de  confiance  dont  vous  devez 
vous  rendre  digne. 

Et,  croyez-moi,  je  n'en  fais  pas  uniquement  une 
question  de  nourriture. 

Quand  un  dîner  est  mauvais,  ça  ne  prouve  pas  seu- 
lement que  le  dîner  est  mauvais.  Ça  prouve  que  le 
café  ne  sera  pas  buvable,  ça  prouve  que  les  liqueurs 
seront  oubliées  et  les  cigares  omis.  Ça  prouve  que 
vous  ne  tenez  pas  à  ce  que  je  revienne.  Ça  prouve  que 
j'ai  eu  tort  de  venir. 


Pourquoi  ai-je  l'impression  qu'autrefois  on  agissait 
différemment  ? 

Et  à  quoi  faut-il  attribuer  cette  insouciance  des 
amphitryons  ? 

A  leur  avarice  ? 

Oui,   d'abord,   bien  sûr.  Mais  aussi,  mais  surtout, 


cela  tient  à  la  facilité  qu'on  a  d'ouvrir  sa  porte  à 
n'importe  qui,  presque. 

Il  faut  estimer  ses  convives.  Or,  on  s'invite  à  dîner 
pour  faire  connaissance. 

On  commence  tout  simplement  par  la  faim. 

Ensuite,  on  se  rend  l'invitation. 

On  fait  ça  trois  fois,  quatre  fois,  jusqu'à  ce  que  ça 
vienne. 

Et,  le  plus  souvent,  on  s'aperçoit  —  trop  tard  ! 
que  l'amitié  ne  vient  pas  en  mangeant. 

Eh  !  Oui,  trop  tard!  Vous  ne  pouvez  plus  vous  déro- 
ber. Le  pli  est  pris,  c'est  l'engrenage.  Et  puis  on  sait 
que  vous  avez  dîné  à  plusieurs  reprises  les  uns  chez 
les  autres,  on  croit  que  vous  êtes  des  intimes  et  on  ne 
s'explique  pas  vos  sévérités  réciproques  —  car,  pour 
tout  le  monde,  vous  êtes  des  amis,  excepté  pour  vous. 

Ainsi  vous  détruisez  l'un  des  plus  grands  charmes 
de  la  vie.  Et,  l'ayant  méconnu,  pour  un  peu  vous  le 
contesteriez. 

Et  pourtant,  est-il  un  plaisir  plus  savoureux  que 
celui  d'avoir  à  sa  table  deux  amis  gourmands  et  gais  ? 


Je  dis«  deux»,  parce  que  pour  manger,  c'est  comme 
pour  causer,  il  ne  faut  pas  être  nombreux. 

Moins  on  est  de  fous,  plus  on  rit. 

Car,  il  faut  bien  l'avouer,  on  ne  s'amuse  jamais 
lorsqu'on  est  quinze  ou  vingt  à  table  —  ou  ailleurs. 

Un  grand  dîner,  mais  c'est  sinistre,  un  grand  dîner  I 

On  n'est  jamais  placé  comme  on  aurait  souhaité 
l'être.  On  a  toujours  trop  chaud,  on  est  mal  et  on  mange 
fort  peu  d'un  tas  de  plats  compliqués  et  prévus. 

C'est  partout  la  même  truite  saumonée,  le  fatal 
filet  jardinière  avec  quatre  petits  pois  dans  une  mi- 
nuscule croustade,  c'est  la  glace  à  la  framboise  et 
c'est  le  fromage,  en  carton  sans  doute,  dont  tout  le 
monde  a  envie,  mais  que  personne  n'ose  entamer  I 

Ah  !  Que  la  vie  est  belle  et  que  l'on  bavarde  bien 
quand  on  est  quatre  et  qu'on  a  mangé  chacun  son  per- 
dreau ! 

Puisque  vous  avez  la  manie  d'avoir  chez  vous  des 

6 


gens  célèbres,  ne  les  invitez  donc  pas  tous  à  la  fois  ! 

On  brille  mieux  quand  on  est  seul,  et  les  gens  cé- 
lèbres préfèrent  ne  pas  se  rencontrer. 

Conviez-les  chacun  à  leur  tour,  offrez-leur  de  bons 
mets  et  de  bons  vins,  et  vous  les  aurez  souvent,  et,  au 
moins,  vous  pourrez  profiter  d'eux. 

Vous  faites  venir  Capus,  et  le  même  soir,  vous  in- 
vitez Donnay  pour  épater  Capus  ! 

C  'est  une  faute  inutile. 

Capus  est  bien  plus  épaté  de  voir  Capus  chez  vous 
que  d'y  voir  Donnay. 


LE  JEU 


Le   Jeu 


J'ai  cru  m'aperce  voir  que,  pour  bien  se  rendre 
compte  du  physique  d'un  homme,  il  fallait  le  voir 
dormir. 

Je  m'aperçois  que,  pour  bien  se  rendre  compte 
du  caractère  d'un  homme,  il  faut  le  voir  jouer. 


Dans  ces  deux  cas,  l'individu  qu'on  examine  perd 
instantanément  tout  ce  qui  est  factice  en  lui. 

Le  sommeil  combat  victorieusement  le  rictus  iro- 
nique, le  masque  volontaire  et  la  fausse  bonhomie. 

Il  triomphe,  après  une  bien  courte  lutte,  de  l'expres- 
sion la  plus  soigneusement  étudiée.  Les  yeux  se  fer- 
ment, les  muscles  et  les  nerfs  se  détendent,  et  bientôt 
il  ne  reste  plus  qu'une  forme  inexpressive  et  exacte. 

On  se  trouve  en  face  de  la  vérité. 

Ah!  Dame,  c'est  un  peu  effrayant.  C'est  toujours  un 
peu  effrayant,  la  vérité.  Et  il  faut  qu'une  femme  soit 
réellement  jolie  pour  l'être  encore. 

A  ce  propos,  je  conseille  au  jeune  marié  de  s'en- 
dormir le  second  pendant  les  premiers  jours.. 


Avec  une  égale  franchise,  avec  une  promptitude 
semblable,  le  jeu  dévoile  à  l'indiscret  qui  s'en  amuse, 
le  caractère  le  plus  savamment  dissimulé. 

Autour  d'une  table  de  baccara,  de  roulette  ou  de 


petits  chevaux,  au  poker,  au  bésigue  ou  à  l'écarté,  il 
y  a  deux  sortes  de  personnes  : 

1^  Les  joueurs  ; 

2°  Les  pas- joueurs. 

Les  pas- joueurs  sont  là  pour  s'amuser,  et  ils  s'en- 
nuient. Et,  s'ils  ne  s'ennuient  pas,  ils  ennuient  les 
autres.  Leur  distraction  perpétuelle  est  agaçante  et 
leurs  plaisanteries   paraissent  toutes   déplacées. 

Ces  malheureux  prennent  inconsidérément  le  Jeu 
pour  un  jeu.  Ils  parlent,  ils  fument,  ils  rient.  Ils 
disent  «  zut»  quand  ils  perdent  et  «chouette»  quand 
ils  gagnent. 

Ils  ne  sont  pas  joueurs. 

Ils  ignorent  cette  volupté  spéciale  et  complète.  La 
plus  complète  qui  soit,  peut-être. 

En  effet,  la  sensation  que  le  joueur  éprouve  à  cela  de 
particulier  qu'elle  se  manifeste  sans  concours  exté- 
rieur. 

La  boisson,  l'opium  et  la  morphine  apportent  à 
ceux  qui  s'y  sont  adonnés  l'illusion  d'un  bonheur 
longuement    souhaité,    une    libération    momentanée, 


une    quiétude    passagère.    Soit.    Mais    à    quel    prix  ! 

C'est  l'abandon  de  soi-même.  C'est  le  renoncement 
à  la  vie.  Ces  passions-là  sont  lâches. 

Se  piquer  à  la  morphine,  c'est  se  fuir.  Boire,  c'est 
se  quitter.  Fumer  l'opium,  c'est  se  perdre. 

Tandis  que  jouer,  c'est  courir  après  soi  1 

C'est  se  chercher. 

Et  quand  ils  se  trouvent,  les  joueurs,  ils  ne  veulent 
plus  se  quitter.  Et  quand  ils  se  perdent  —  ne  le  disent- 
ils  pas  ?  —  quand  ils  se  perdent,  ils  veulent  se  rat- 
traper ! 

L'argent,  au  jeu,  n'a  plus  sa  valeur  et  n'a  plus  sa 
forme. 

Son  argent,  c'est  soi.  C'est  soi  en  petits  morceaux. 
Ce  qu'on  perd,  on  vous  l'arrache.  Ce  qu'on  gagne,  on 
vous  le  rend. 

On  ne  joue  pas  contre  quelqu'un.  On  joue  contre 
soi,  avec  soi,  en  soi.  C'est  une  lutte  intérieure  qui  se 
livre,  par  votre  volonté,  entre  votre  instinct  et  votre 
raison. 

Quand  la  raison  triomphe,  quand  on  a  bien  fait  de 


tirer  à  cinq  ou  de  jouer  le  17,  on  est  fier  d'être  aussi 
raisonnable  et  aussi  fort. 

Et  quand  l'instinct  triomphe,  quand  on  a  bien  fait 
de  jouer  au  hasard,  n'importe  quoi,  alors  on  est  fier 
d'avoir  autant  de  chance. 

Ah!  Voilà  le  grand  mot  !  La  Chance  !  Avoir  de  la 
Chance  ! 

Quel  rayonnement  !  On  a  du  soleil  dans  les  yeux 
quand  on  a  de  la  chance.  La  somm.e  qu'on  gagne, 
mon  Dieu  !  c'est  toujours  peu  de  chose,  mais  c'est 
la  chance  qui  vous  l'a  fait  gagner  ! 

Cent  francs  perdus  :  très  petit  ennui. 

Vingt  francs  gagnés  :  immense  joie. 

D'ailleurs,  un  vrai  joueur  ne  perd  jamais.  Il  gagne 
ou  il  ne  gagne  pas.  La  somme  qu'il  laisse  n'est  pas 
perdue.  L'argent  ne  peut  pas  se  perdre.  Il  s'éloigne 
momentanément.  Il  découche.  Le  vrai  joueur  ne  peut 
pas  perdre,  puisqu'il  peut  rejouer  le  lendemain. 


Et,  maintenant,  regardez  avec  moi  les  visages. 


Vous  allez  assister  à  un  spectacle  saisissant. 
Regardez.   Pendant  une  seconde,  ils   vont  tous  se 
ressembler... 

Hein  ?  Vous  avez  vu.  Au  moment  où  le  hasard 
décide,  ils  se  ressemblent  tous.  Et  ils  doivent  avoir 
la  même  température. 

L'œil  désorbité,  la  bouche  entr'ouverte,  leur  visage 
exprime  simultanément  l'espoir,  la  crainte,  l'envie 
que  cela  cesse,  vite,  et  le  désir  que  cela  dure 
encore... 

Puis  —  voyez  —  comme  si  chaque  homme  ôtait  un 
masque,  les  tempéraments  les  plus  divers  se  révèlent 
soudain. 

Chaque  être  est  solitaire  dans  cette  multitude.  Et, 
sans  que  vous  ayez  à  faire  le  moindre  travail,  il  se 
livre  à  vous  sans  pudeur  et  sans  fards. 

Vous  le  voyez  tel  qu'il  est. 

Vous  savez  tout  à  coup  s'il  est  orgueilleux,  s'il  est 
inquiet,  s'il  est  timide,  s'il  est  honnête,  s'il  est  vani- 
teux et  s'il  est  un  peu  fou.  Vous  savez  également  s'il 


a,  en  jouant,  une  arrière- pensée  et  s'il  destine  à  quel- 
que chose  l'argent  qu'il  espère  gagner. 

Vous  en  doutez  ? 

Eh  bien,  choisissez  votre  homme  et  ayez  un  peu  de 
patience.  Attendez  qu'il  ait  fini  de  jouer  et  regardez- le 
bien  quand   il   quittera  la  table   verte... 

Qu'il  se  lève  lentement  ou  bien  d'un  coup  sec  — 
vous  ne  le  reconnaîtrez  pas  quand  il  sera  debout. 


L'AUTO 


L'Auto 


Et  il  y  a  deux  espèces  d'individus  : 

1°  Ceux  qui  ont  des  autos  ; 

2®  Ceux  qui  n'ont  pas  d'auto. 

Depuis  quelques  années,  toutes  les  personnes  assez 
fortunées  pour  avoir  une  automobile  en  ont  une  — 
ou  deux. 


Ce  qui  signifie  que  les  plus  vieilles  gens,  qui  consi- 
déraient l'automobile  comme  on  considère  un  sport, 
c'est-à-dire  avec  un  peu  d'effroi  et  avec  peu  de  con- 
fiance, en  ont  enfin  reconnu  l'utilité,  l'agrément  et 
parfois  la  nécessité. 

Et  c'est  à  l'aviation  sans  doute  que  nous  devons  ce 
bouleversement. 

Vous  allez  me  comprendre. 

Je  l'espère  du  moins. 

Les  vieux,  qui  sont  vieux,  comme  leur  nom  l'in- 
dique, n'applaudissent  jamais  à  l'amélioration  de 
quoi  que  ce  soit.  Ils  voient  d'un  mauvais  œil  l'avenir. 

Cela  tient  à  ce  que,  pour  eux,  l'avenir  est  chose  in- 
certaine. 

Ils  disent  qu'ils  ont  été  heureux  «  comme  ça» 
toute  leur  vie,  et  qu'il  faut  les  laisser  tranquilles. 

Ce  n'est  pas  uniquement  par  raison  de  santé  qu'ils 
disent  cela.  Et  leur  crainte  de  l'inconnu  est  tout  autant 
morale  que  physique. 

La  nouveauté  bouleverse  les  vieux  en  art,  en  méca- 
nique, en  médecine,  en  tout. 


C'est  dommage,  parce  qu'ils  ne  font,  en  somme 
qu'ajourner  leur  plaisir  et  leur  confort.  Une  chose 
nouvelle  cesse  vite  d'être  une  chose  nouvelle,  et  ils 
l'adoptent  toujours  —  un  peu  trop  tard. 

Ils  reconnaissent  l'utilité  d'une  innovation  lorsque 
celle-ci,  par  le  fait  d'une  innovation  plus  récente,  est 
déjà  démodée. 

Ils  renoncèrent  aux  lampes  à  huile,  lorsqu'on  se 
servit  du  gaz,  et  ils  achetèrent  des  lampes  à  pétrole. 

Ils  voient  à  présent  que  les  jeunes  hommes  s'en- 
thousiasment aux  progrès  éblouissants  de  l'avia- 
tion, et  ils  en  concluent  que  l'automobile  n'est  plus 
un  sport  et  que  c'est  un  mode  de  locomotion  assez 
désuet  pour  eux. 


Il  ne  faut  pas  nier  le  charme  enivrant  de  l'auto. 
Regardez-les,    tous    ceux    qui    conduisent.    Ils    ont 
dans  les  yeux,  en  dépit  de  la  fatigue  et  de  la  poussière, 

7 


cette  flamme  orgueilleuse,  ce  contentement  de  soi- 
même,  et  ils  ont  tous  cette  volubilité  dans  le  récit 
d'une  journée  sans  panne. 

Ils  n'ont  lutté  contre  personne,  et  cependant  ils 
sont  vainqueurs. 

Ils  avaient  dit,  en  partant  : 

—  Avec  une  voiture  aussi  vite  que  la  mienne,  mon 
cher,  on  ne  peut  pas  avoir  d'accident  ! 

Ils  disent,  en  rentrant  : 

—  Je  peux  m'estimer  heureux  de  n'avoir  pas  eu 
d'accident  avec  une  voiture  aussi  vite  que  la  mienne  ! 

Et  n'avez- vous  pas  remarqué  le  prestige  dont  jouit 
le  chauffeur  parmi  les  autres  dom.estiques  ? 

Il  transforme  la  cuisine  en  un  petit  royaume.  Il  y 
disserte  avec  autorité.  Il  est,  dit-il,  le  maître  de  ses 
maîtres.  On  le  sert  avant  le  vieux  valet  de  chambre 
et  s'il  aidait  un  soir  à  essuyer  la  vaisselle,  on  parlerait 
pendant  huit  jours  de  sa  complaisance  et  de  sa  sim- 
plicité. 


Et  ne  niez  pas  non  plus  le  chagrin  résigné  de  celui 
qui  n'a  pas  d'auto  et  qui  fait  tristement  fonctionner 
la  corne  de  la  voiture  de  son  ami.  Et  comme  il  ment, 
lorsqu'il  dit  qu'il  ne  croit  pas  que  ça  l'amuserait  de 
parcourir  les  routes  comme  un  fou,  sans  rien  voir. 

Il  dit  ; 

—  Quel  plaisir  pouvez-vous  trouver  à  cette  fuite 
dans  la  poussière  et  le  vent  ? 

—  La  poussière,  dit  l'autre,  on  la  fait  lever... 
Quand  elle  retombe,  on  est  loin. 

—  On  a  les  reins  brisés  par  les  cahots  de  la  voiture, 
ajoute  celui  qui  n'a  pas  d'auto,  et  le  tympan  crevé  par 
le  bruit  du  moteur  I 

—  Pardon  I  Ça  dépend  du  moteur  et  de  la  façon 
dont  la  voiture  est  suspendue  !  Ainsi  avec  la  mienne... 
D'ailleurs,  tenez,  venez  faire  un  tour... 

—  Soit. 

Et  l'on  s'aperçoit  alors  que  celui  qui  n'a  pas  d'auto 
a  du  moins  le  cache-poussière  le  plus  pratique  et  les 
lunettes  les  plus  agréables. 

Il  attendait  qu'on  vînt  le  chercher. 


Celui  qui  a  une  auto  emmène  l'autre  en  quatrième 
accélérée,  «  pour  qu'il  voie  un  peu».  Et  l'autre  est 
enchanté. 

C'est  ainsi  que  d'ordinaire  se  termine  le  conflit.  Car 
le  plus  grand  plaisir  de  celui  qui  a  une  auto  est 
tout  de  même  d'éblouir  celui  qui  n'en  a  pas.  A  condi- 
tion, bien  entendu,  que  la  promenade  n'ait  pas  de  but. 

Lorsque  au  bout  de  cinq  kilomètres,  celui  qui  n'a 
pas  d'auto  dit  : 

—  Voulez- vous  arrêter  un  instant  ?...  Je  voudrais 
dire  bonjour  à  mon  oncle,  qui    habite   là,  à  gauche. 

Alors  celui  qui  a  une  auto  est  furieux,  parce  qu'il 
n'aime  pas  qu'on  se  serve  de  sa  voiture. 


L'automobile  est  devenue  indispensable  à  ce  qu'on 
peut  appeler  la  vie  moderne.  L'une  fait  partie  de 
l'autre. 

Il  est  inutile  de  se  gendarmer.  Il  ne  faut  pas  se 
croire  plus  fort  que  les  autres.   Il  ne  faut  pas  dire: 


—  Moi,  je  peux  me  passer  d'auto...  l'électricité  me 
brûle  les  yeux...  je  ne  me  mets  jamais  en  habit  le  soir... 
je  ne  me  bats  pas  en  duel...  et  cependant  je  vais  où 
je  veux,  quand  je  veux,  et  je  fais  ce  que  je  veux. 

C'est  faux  I  C'est  fou  ! 

Si  vous  avez  une  auto,  battez- vous  en  duel.  Si  vous 
vous  battez  en  duel,  mettez-vous  le  soir  en  habit. 
Et  si  vous  vous  mettez  le  soir  en  habit,  ayez  une  auto. 

Vous  n'en  sortirez  pas. 

Ou  bien  alors  faites  comme  moi...  Séparez  votre 
existence  en  deux  parts  égales,  consacrant  l'une  à 
vos  enfants  et  l'autre  à   Dieu. 


LES    VICES 


Les  Vices 


J'ai  constaté  ce  matin,  en  prenant  mon  petit  déjeu- 
ner, que  j'avais  atteint  déjà  cette  période  si  longue  de 
la  vie  qui  est  placée  entre  la  prime  jeunesse  et  la  mi- 
santhropie. 

C'est-à-dire  que  je  vais  apporter  désormais  un  soin 


extrême  au  choix  de  mes  fréquentations,  je  vous  en 
préviens. 

Eh  1  Oui,  j'ai  vécu  cette  première  époque  de  l'exis- 
tence où  l'on  désire  connaître  le  plus  de  gens  possible. 
On  se  dépense,  on  se  prodigue,  on  aime  tout  le  monde, 
on  s'amuse  partout,  on  trouve  que  la  vie  est  belle 
et  on  n'imagine  pas  qu'elle  puisse  être  plus  belle. 

Et  puis,  tout  à  coup,  un  beau  matin,  en  prenant  son 
petit  déjeuner,  on  s'aperçoit  qu'un  mot  qu'on  a  fait 
la  veille  sur  Mme  D...  s'applique  admirablement  à 
Mme  R... 

On  pense  à  d'autres  mots  et  on  se  fait  la  même  ré- 
flexion. 

Et  on  finit  par  se  dire  : 

—  Ah  çà  !  mais,  est-ce  que  par  hasard  toutes  les 
personnes  se  ressembleraient  ? 

Alors  on  passe  en  revue  ses  amis,  ses  parents, 
ses  relations.  On  cherche,  on  cherche  honnêtement, 
et  on  trouve  qu'il  n'y  a  que  deux  ou  trois  catégories 
de  gens  normaux,  comme  il  y  a  les  blonds,  les  bruns 
et  quelques  roux. 


La  monotonie  des  conversations  qu'on  a,  la  mono- 
tonie des  observations  qu'on  fait,  la  monotonie  de 
l'existence  vous  apparaît  alors  dans  toute  sa  fadeur. 

Tous  mes  amis  sont  un  peu  avares,  un  peu  géné- 
reux, un  peu  lâches,  un  peu  couiageux.Ils  sont  nor- 
maux, impitoyablement,  comme  vos  amis  à  vous, 
comme  tout  le  monde. 

Ainsi,  je  sais  tout  ce  que  va  me  dire  le  couple  qui 
vient  déjeuner  tout  à  l'heure. 

C'est  un  couple  intelligent,  fin,  compréhensif  et 
agréable.  Il  est  de  Paris,  il  est  des  nôtres,  il  en  a  vu  de 
toutes  les  couleurs  et  je  donnerais  bien  vingt  sous  pour 
qu'il  ait  oublié  que  je  l'attends.  Si  on  peut  appeler 
ça  attendre  ! 

Pourquoi  suis- je  ainsi  ? 

Qu'est-ce  qui  lui  manque  donc,  à  ce  couple,  pour  me 
plaire  ? 

Une  qualité  ? 

Non. 

Non,  car  je  me  persuade,  en  pensant  à  lui,  qu'il  a  toutes 
les  qualités.  Je  lui  en  ajoute.  Je  lui  en  prête.  Je  lui 


en  donne  même,  pour  ce  que  ça  me  coûte  !  Celle-là 
et  puis  celle-là,  et  puis  encore  celle-là  —  et  il  est 
toujours  aussi  terne,  aussi  fade. 

Lui  manque-t-il  un  défaut  ? 

Oh  !  Non,  un  défaut  est  un  inconvénient.  On  en  a 
toujours  trop. 

Alors  ? 

Je  sais.  Il  lui  manque  un  vice. 

Oh  !  Comme  il  deviendrait  pittoresque  d'un  coup, 
ce  couple,  s'il  avait  un  vice.  Même  s'ils  n'avaient  qu'un 
vice  pour  eux  deux.  Oh  I  S'ils  avaient  un  vice  abomi- 
nable et  qu'ils  cacheraient  avec  soin,  quel  déjeuner 
charmant  je  ferais  ! 

Comme  je  prendrais  plaisir  à  tout  ce  qu'ils  diraient  I 
Chacune  de  leurs  phrases  aurait  un  relief  étrange  et 
que  j'apprécierais. 


Je  pense  à  ceux,  rares,  hélas  I  de  mes  amis  qui  en 
ont,  des  vices,  et  je  m'aperçois  que  je  ne  tiens  réel- 
lement qu'à  ceux-là. 


Ce  sont  les  seuls  êtres  avec  lesquels  il  me  soit 
agréable  de  vivre. 

Leurs  conversations  ne  me  lassent  jamais  et  leurs 
silences  me  troublent. 

Ne  m'accusez  ni  de  perversité,  ni  d'ingénuité. 

Si  j'avoue  mon  penchant  pour  les  vices  c'est  qu'il 
a  ses  raisons. 

Un  vice  est  une  force  qui  domine  et  qui  gouverne 
un  être,  à  tel  point  que  sa  responsabilité  est  hors  de 
cause.  Il  est  ie  jouet  d'une  invincible  passion. 

Et,  n'étant  pas  responsable,  il  ne  peut  pas,  lui,  être 
méprisé.  Et  son  vice  seul  peut  être  condamné  par 
vous. 

D'où  vient,  chez  l'homme  affligé  d'un  vice,  ce 
charme  étrange  ? 

Vous  étiez  sur  vos  gardes,  vous  ne  vouliez  pas  le 
connaître,  vous  étiez  prévenu  et  vous  causez  avec  lui 
depuis  seulement  dix  minutes  et  vous  êtes  ravi  et 
vous  n'en  revenez  pas.  Vous  le  voyez  deux  fois, 
trois  fois,  vous  passez  vingt- quatre  heures  avec  lui, 
chez  moi  à  la    campagne,    et    vous   ne   pouvez   plus 


le   quitter,    et    vous    souhaitez    devenir  son    intime. 

Pourquoi  ? 

Pensez- y  un  instant  et  vous  allez  comprendre. 

Tout  d'abord,  songez  que  son  vice  est  un  mal  per- 
sonnel qui  a  grandi  avec  lui,  qui  est  sans  doute  héré- 
ditaire, mais  qui  n'est  pas  contagieux.  Et  c'est  là 
votre  garantie.  Vous  ne  risquez  rien. 

Il  ne  vous  en  parlera  même  pas  de  son  vice,  car 
il  en  a  honte. 

Il  a  tellement  honte  de  sa  difformité  quHl  ne  s^ arroge 
jamais  le  droit  de  juger  la  conduite  d* autrui. 

L'âme  humaine  est  si  bien  équilibrée  que,  lors- 
qu'on possède  un  vice,  on  n'a  pas  de  défauts.  On  a 
en  soi  une  sorte  de  microbe  géant  qui  détruit  tous  les 
autres. 


LE  CŒUR 


Le  Coeur 


Le  cœur  n'est  pas  seulement  un  organe,  ce  n'est  pas 
seulement  une  des  quatre  couleurs  du  jeu  de  cartes, 
c'est  aussi  une  façon  de  parler. 

Et  c'est  une  façon  de  parler  d'autant  plus  répandue 
qu'elle  est  vague. 


Et  elle  est  d'autant  plus  vague   qu'elle  a  plusieurs 
significations. 


En  effet  le  mot  cœur  est  employé  à  contre-sens  lors- 
qu'il s'agit  d'un  malaise  de  l'estomac,  lorsqu'on  parle 
d'amour  et  aussi  pour  définir  la  sensibilité  de  quel- 
qu'un. 

Ajoutons  tout  de  suite  que  l'on  commet  une  erreur, 
et  rien  de  plus,  quand  on  attribue  le  mal  de  mer  à  la 
sensibilité  du  cœur. 

On  a  pris  l'habitude  de  se  tromper  et  on  prétend 
qu'on  a  mal  au  cœur  comme  on  se  vante  d'avoir  un 
rhume  de  cerveau,  ce  qui  est  également  inexact. 

En  amour,  c'est  autre  chose.  En  amour,  le  mot  cœur 
se  matérialise  d'une  façon  imprévue. 

Cet  organe  essentiel  et  si  grave  devient  un  objet 
charmant  —  impalpable  sans  doute  —  mais  dont  on 
peut  néanmoins  disposer  au  profit  d'une  personne 
qu'on  a  distinguée  et  qu'on  aime. 


Donc,  à  ce  propos,  il  se  modifie. 

Et  il  affecte  alors  à  peu  près  la  forme  d'un  cœur 
réel  dont  on  aurait  supprimé  l'aorte,  l'artère  pul- 
monaire, la  veine  cave  intérieure  et  l'oreillette 
droite. 

Ainsi  transformé,  il  est  l'emblème  de  l'amour. 

Il  personnifie,  non  pas  l'individu,  mais  bien  le  sen- 
timent éprouvé  par  cet  individu. 

On  dit  : 

—  Je  vous  donne  mon  cœur  ! 
Et  cela  signifie  : 

—  Vous  me  plaisez  beaucoup. 
On  dit: 

—  Tu  m'as  brisé  le  cœur  ! 
Et  cela  signifie  : 

—  C'est  dégoûtant  ce  que  tu  m'as  fait  là  ! 
On  dit  : 

—  Je  te  reprends  mon  cœur  ! 
Et  cela  signifie  : 

—  F...  le  camp  ! 


Enfin,  lorsqu'on  veut  définir,  comme  je  vous  le 
disais  plus  haut,  la  sensibilité  d'un  être  humain,  on 
proclame  qu'il  a  beaucoup  ou  qu'il  n'a  pas  du  tout  de 
cœur. 

Je  pense  qu'il  est  inutile  d'insister,  n'est-ce  pas,  sur 
l'inexactitude  de  semblables  assertions. 

On  ne  peut  pas  avoir  «  beaucoup  de  cœur»  et  il  est 
également  impossible  de  n'en  point  posséder. 

C'est  donc,  une  fois  de  plus,  une  façon  de  parler. 

C'est  la  5®  façon  d'employer  le  mot  cœur. 

Récapitulons  : 

Le  voici  dans  toutes  ses  transformations  : 

1°  Cœur  dans  le  sens  organe  ; 

2°  C  œur  dans  le  sens  estomac  ; 

3*^  C  œur  dans  le  sens  amour  ; 

4°  Cœur  dans  le  sens  couleur  ; 

5°  Cœur  dans  le  sens  sensibilité. 

Au  cours  de  cette  dernière  transformation,  le  cœur 
quitte  sa  place  accoutumée  et  il  vient  se  placer, 
croit-on,  sur  la  main. 

On  a  ou  on  n'a  pas  le  cœur  sur  la  main. 


Mais,  en  réalité,  ce  qu'on  entend  par  avoir  du  cœur, 
c'est  avoir  une  faiblesse  des  glandes  lacrymales  en 
même    temps    qu'une    légère    paralysie    du    cervelet. 

Mais,  pour  la  plupart  des  gens,  avoir  du  cœur,  c'est 
sauver  un  papillon  qui  allait  se  brûler  à  la  lampe,  alors 
qu'on  vient  de  tuer  une  douzaine  de  mouches.  Avoir 
du  cœur,  c'est  porter  longtemps  le  deuil  de  son  oncle, 
c'est  faire  soigner  sa  bonne  par  son  propre  médecin 
et  c'est  pleurer  abondamment  en  présence  d'un 
malheur  au  lieu  d'en  conjurer  les  effets. 


Un  ami  à  moi,  qui  est  commerçant,  vient  de  perdre 
son  frère  et,  le  jour  de  l'enterrement,  sa  boutique  est 
restée  ouverte  et  il  n'a  pas  quitté  sa  place  derrière  le 
comptoir. 

Sa  conduite  a  été  remarquée  et  quelqu'un  m'a  dit . 

—  N'est-ce  pas  effrayant,  cet  homme  qui  peut... 
etc.. 

Non.  Non,  ce  n'est  pas  effrayant.  C'est  très  bien, 
comme  tout  ce  qui  est  rare. 


Cet  homme,  je  le  sais,  avait  trop  de  chagrin  pour 
profiter  de  son  malheur  et  se  donner  un  jour  de 
vacance. 


En  somme,  quand  on  dit  d'un  homme  qu'il  a  du 
cœur,  on  veut  dire  tout  simplement  qu'il  est  peu  intel- 
ligent, incapable  de  prendre  une  initiative,  pas  très 
bien  portant  et  plutôt  ennuyeux  dans  la  conversation. 

Et,  quand  on  dit  d'un  homme  qu'il  n'a  pas  de  cœur, 
on  veut  tout  simplement  dire  qu'il  possède  un  cer- 
tain empire  sur  lui-même,  on  veut  dire  qu'il  est  per- 
sonnel, qu'il  a  de  la  volonté,  de  la  sagesse,  de  l'intel- 
ligence, et  qu'il  est  d'un  commerce  agréable. 


LE  MALHEUR 

DES   AUTRES 


Le   Malheur 

des  Autres 


Il  ne  faut  pas  trop  s'affecter  du  malheur  des  autres. 

Il  arrive  chaque  jour  entre  la  place  de  l'Étoile 
et  la  place  de  la  Concorde  un  nombre  d'acci- 
dents   qui    ne    varie    guère.  Donc    chaque  accident 


arrivé    à  autrui   est    un    accident    évité     par    vous. 
Le  nombre  des  maladies  et  des  larmes   est  équi- 
libré de  la  même  façon  —  et  chaque  fois  qu'un  homme 
meurt,  ce  n'est  pas  vous. 


LA  MALADIE 


La  Maladie 


Il  y  a  des  gens  qui  peuvent,  qui  savent  être  malades. 
Moi,  je  ne  peux  pas.  Ça  me  rend  malade. 

J'envisage  tout  de  suite  l'aggravation  possible  du 
moindre  malaise.  Et,  en  somme,  comme  tout  peut 
s'aggraver,  je  m'affole. 


J'ai  eu  le  tort  de  me  renseigner  sur  la  façon  dont  se 
déclaraient  certaines  maladies  et  sur  les  symptômes 
qui  les  précédaient. 

De  sorte  qu'à  présent  j'en  sais  trop  et  je  n'en  sais 
pas  assez. 

J'en  sais  trop  pour  ne  pas  m'imaginer  qu'on  me 
cache  la  vérité  et  je  n'en  sais  pas  assez  pour  calmer 
tout  de  suite  l'inquiétude  des  miens  et  la  mienne 
propre. 

En  définitive,  je  sais  juste  assez  de  médecine  pour 
me  tromper  et  je  dois  être  capable  de  conseiller  une 
médication,  non  seulement  néfaste,  mais  exactement 
opposée  à  celle  qui  serait  nécessaire. 

Pour  ces  raisons,  et  pour  une  autre  encore,  je 
m'abstiens  d'être  malade  —  et,  je  m'en  trouve  fort  bien. 

N'ai-je  pas  cent  autres  moyens  d'expérimenter 
la  tendresse,  le  courage  et  le  dévouement  de  ceux 
qui  m'entourent  ? 

L'estime  que  je  professe  à  l'égard  de  la  santé 
subit    parfois    de    dures    épreuves. 


En  effet  la  santé    est   mal    vue  à  notre    époque. 

Lorsqu'un  homme  est  mal  portant,  on  évite  avec 
soin  de  parler  devant  lui  de  santé,  d'appétit,  de  virilité. 
Mais  devant  un  individu  resplendissant,  on  s'entre- 
tient ouvertement  des  accidents  qui  peuvent  survenir 
aux  meilleurs  estomacs,  aux  poumons  les  plus  solides. 

On  respecte  la  maladie  et  on  ne  respecte  pas  la 
santé  ! 

En  somme,  on  n'ose  pas  parler  de  l'homme  bien 
portant  à  l'homme  malade,  tandis  qu'on  ne  cesse  d'im- 
pressionner l'homme  bien  portant  en  lui  parlant  de 
l'homme  malade. 

Bien  mieux!  Dans  certaines  familles,  où  il  y  a  un 
gastralgique,  on  se  conforme  à  son  régime  et,  pour  ne 
pas  lui  «  crever  le  cœur»,  les  membres  valides  de  la 
famille  se  privent  des  mets  indigestes,  c'est-à-dire  des 
plus  succulents. 

Plus  fort,  encore  ! 

Dans  la  plupart  des  maisons  où  je  vais,  on  me 
reproche  —  presque  —  le  repas  qu'on  m'a  pourtant 
offert. 


Je  suis  toujours  «  le  dernier  »  et  on  me  regarde 
comme  un  phénomène  parce  que  je  prélève  sur  le 
plat  qu'on  me  présente  une  assez  forte  quantité  de 
nourriture  et  que  je  l'absorbe,  parce  que  je  bois  du 
vin  en  mangeant,  parce  que  je  demande  qu'on  me 
repasse  le  plat,  parce  que  je  prends  de  tout  I  !  !  C'est 
inouï  I  Et,  généralement,  quand  on  me  voit,  à  la  fin 
du  repas,  entamer  le  fromage,  la  maîtresse  de  la  mai- 
son dit  à  ma  femme  : 

—  Faites-le  examiner  par  un  médecin...  il  doit 
être  malade. 


Cette  disgrâce  dont  souffre  la  santé,  dirai- je  cette 
maladie  de  la  santé,  et  qui  s'affirme  chaque  jour  da- 
vantage, est  motivée  sans  doute  par  les  modes,  et  elle 
l'est  indiscutablement  par  la  disparition  lente  et  fatale 
de  la  noblesse. 

Je  m'explique. 

A  présent,  pour  qu'un  homme  soit  élégant,  il  faut 
qu'il  soit  mince. 


La  race  n'existe  plus. 

Les  plus  grands  noms  s'éteignent. 

Les  sélections  sont  devenues  impossibles.  Le  mé- 
lange est  admis.  Il  n'était  pas  évitable. 

L'inélégance  et  la  mauvaise  éducation  ne  peuvent 
être  tolérées  que  si  elles  sont  accompagnées  d'un  titre 
superbe  et  vieux. 

Maintenant,  il  n'y  a  plus  de  titres,  et  pourtant  il 
faut  bien  que  les  modes  changent  ! 

Et  si  celui  qui  les  lance  n'est  pas  sauvegardé  par  la 
compétence  d'ancêtres  fameux,  il  est  bien  obligé  de 
les  accréditer,  ces  modes,  en  les  portant.  Il  faut  qu'il  en 
prouve  la  beauté,  la  grâce. 

Eh  bien  !  n'avez- vous  pas  commis  cent  fois  l'erreur 
de  prendre  un  homme  maigre  pour  un  homme  dis- 
tingué ? 

Ne  dites- vous  pas  d'une  femme  sans  formes  : 

—  Elle  est  élancée  ! 

Les  plaisanteries  les  plus  grossières  ont  été  faites 
à  propos  de  l'embonpoint  de  M.  Fallières,  et  personne, 

9 


jamais,  ne  contesta  l'élégance  du  roi  Edouard  VII 
qui  n'était  pas  si  mince. 

Je  ne  compare  pas  cet  homme  et  ce  souvenir,  bien 
sûr,  mais  que  demain,  un  homme  ventru,  presque 
chauve,  portant  la  barbe  et  ne  portant  pas  de  nom, 
essaye  de  lancer  un  chapeau  ou  la  forme  d'un  pardes- 
sus!... Il  sera  ridicule! 

La  mode  est  ce  qu'elle  est,  je  ne  la  discute  pas, 
mais  la  Victoire  de  Samothrace  aurait  une  effroyable 
touche  vêtue  à  cette  mode. 

Et  cependant  la  Victoire  représente  un  bien  beau 
corps  de  femme  et  elle  représente  aussi  de  la  force  et 
de  la  santé. 


L'ÉCONOMIE 


L'Économie 


Lorsque  vous  dites  que  l'avarice  est  un  défaut,  nous 
sommes  les  meilleurs  amis  du  monde.  Mais  lorsque 
vous  ajoutez  que  l'économie  est  une  qualité,  il  y  a  un 
petit  froid  dans  nos  relations. 

Ah  !  Que  je  n'aime  pas  l'économie  I 


L'avarice  est  laide,  l'économie  est  ridicule. 


Je  ne  conteste  pas,  non,  non,  car  je  ne  suis  pas 
complètement  fou,  l'utilité,  la  nécessité  d'équilibrer 
son  budget  et  de  se  conduire  avec  sagesse  dans  la  vie. 
Je  ne  préconise  pas  les  dépenses  insensées.  Il  faut 
mettre  de  l'argent  de  côté,  il  faut  penser  à  l'avenir, 
il  faut  se  préparer  une  vieillesse  exempte  de  soucis, 
il  faut  mourir  en  ayant  assuré  aux  siens  la  nourriture 
et  la  tranquillité...  Tout  cela  est  exact,  et  sans  doute 
je  m'y  conformerai  moi-même.  Mais  tout  cela  n'a 
aucun  rapport  avec  l'économie  journalière,  incessante 
et  insupportable. 

Sachez  vous  priver  d'une  chose  qui  vous  tente, 
si  vous  n'avez  pas  les  moyens  de  la  bien  faire. 

Car,  comprenez-moi,  c'est  dans  la  dépense  que 
l'économie  me  déplaît. 

L'avarice,  tout  affreuse  qu'elle  est,  possède  un 
avantage   sur   l'économie  :    elle  peut  être    dissimulée. 

Etant   avare,    vous   n'avez    qu'à    mentir,    et    vous 


trompez  le  monde.  Vous  niez  avec  énergie  l'existence 
d'une  fortune  dont  vous  voulez  être  seul  à  profiter. 

Mais  d'ailleurs  l'avarice  est  bien  plus  qu'un  défaut  : 
c'est  une  passion. 

Si  c'était  un  défaut,  vous  en  seriez  le  maître.  Or 
vous  en  êtes  l'esclave. 

Et,  en  somme,  je  commettais  une  erreur  en  écrivant 
que  l'avarice  pouvait  être  dissimulée.  Elle  doit  l'être 
et  elle  l'est,  de  ce  fait  même  qu'elle  est  véritable. 

Tandis  que  si  vous  êtes  économe,  cela  éclate  à 
chacun  de  vos  gestes  et  dans  toutes  vos  paroles. 
L'avarice  est  un  cancer,  l'économie  est  une  maladie 
de  peau. 

A  ce  propos,  M.  Robert  Montesquieu  —  je  ne  crois 
pas  me  tromper  —  parle  avec  infiniment  d'esprit 
d'une  dame  qui  conserve  dans  son  armoire  à  glace 
une  boîte  de  carton  sur  laquelle  ces  mots  sont  écrits: 
Petits  bouts  de  ficelle  ne  pouvant  servir  à  rien. 


Être  économe,  c'est  faire  une  chose  à  moitié.  C'est 


la  commencer  par  vanité,  et  puis,  tout  à  coup,  c'est 
l'interrompre. 

Etre  économe,    c'est  envoj'^er  une   dépêche  inutile 
en  employant  le  stj'-le  télégraphique. 


LE  PARASITE 


10 


Le    Parasite 


Quand  vous  dites  d'un  homme  que  c'est  un  para- 
site, vous  avez  la  prétention  de  le  ternir  aux  yeux  de 
vos  auditeurs,  n'est-ce  pas  ? 

Oui  ?  Eh  bien  !  n'ayez  pas  cette  prétention  devant 
moi. 


Les  parasites  ne  méritent  pas  la  mauvaise  réputa- 
tion   que    vous     leur     faites,      vous    qui     faites     les 
parasites. 

Dame  !  ce  n'est  pas  comme  la  colère,  la  gourmandise 
ou  l'avarice.  On  n'est  pas  parasite  comme  on  est 
lâche,  en  naissant,  parce  que,  pour  être  parasite,  il 
faut  être  deux. 

Et  le  second,  c'est  vous. 

C'est  vous  qui  l'avez  attiré  dans  votre  intérieur  pour 
l'éblouir  avec  votre  luxe.  C'est  vous  qui  l'avez  invité 
à  dîner,  un  soir  qu'il  était  là  et  que  la  personne  que 
vous  attendiez  n'y  était  pas. 

C'est  vous  le  coupable. 

Voyons,  soyez  franc,  vous  souvenez-vous  que  cet 
homme  vous  ait  jamais  dit  : 

—  Je  vous  en  prie,  gardez-moi  à  déjeuner.  Je  n'ai 
pas  mangé  hier  ! 

Hein? 

Jamais. 

Alors,  pourquoi  le  bourriez- vous  comme  ça,  devant 
le  monde  ? 


Pourquoi  avez- vous  dit  un  jour,  à  l'un  de  vos 
convives,  en  passant  à  table  : 

—  Ne  le  regardez  pas  se  servir,  ça  le  gêne...  et  je 
tiens  à  ce  qu'il  en  prenne  pour  demain  ! 

C'est  très  vilain,  ça  ! 

Chaque  fois  qu'il  venait,  vous  pensiez: 

—  Il  abuse  ! 

Chaque  fois  qu'il  allait  chez  les  autres,  vous  disiez  : 

—  Quel  ingrat  ! 

C'est  un  paresseux  et  il  n'a  pas  de  volonté,  je  l'avoue. 
Mais  alors,  justement,  sachant  cela,  il  n'était  peut- 
être  pas  très  utile  de  lui  offrir,  ainsi  que  vous  l'avez 
fait  quand  vous  l'avez  connu,  un  vieux  veston  à  vous, 
du  linge,   des  chaussures  et  trois  repas  par  semaine. 

Pourquoi  avez- vous  fait  cela  ? 

Par  bonté  ? 

Non,  vous  le  connaissiez  à  peine. 

Par  intérêt  ? 

Non,  même  pas.  Ce  n'est  pas  par  intérêt. 

Vous  l'avez  fait  parce  que,  tout  bonnement,  sa  pré- 
sence à  votre  table  flattait  votre  vanité. 


Et  vous  l'avez  fait  aussi  à  cause  de  cette 
manie  intermittente  de  faire  du  bien,  à  cause  de  ce 
besoin  de  faire  l'aumône,  tout  à  coup,  à  cause  de  cette 
superstition,  de  cette  frousse  de  perdre  votre  bonheur 
et  de  cette  habitude  que  vous  avez  d'en  donner  par- 
fois un  tout  petit  bout  pour  faire  croire  que  vous  avez 
mérité  tout  le  reste. 

Et  maintenant  que  vous  êtes  brouillés,  vous  n'ar- 
rêtez pas  de  lui  reprocher  vos  dons  et  votre  grandeur 
d'âme  ! 

Oh  !  Que  vous  m'énervez  quand  vous  parlez  de  lui! 

D'abord,  vous  ne  deviez  pas  vous  brouiller.  Ensuite 
vous  ne  devez  pas  dire  qu'il  vous  a  tapé.  C'est  faux. 
Il  ne  vous  a  pas  tapé,  et  c'est  ça  qui  vous  embêtait. 
Alors,  un  jour,  de  force,  vous  lui  avez  mis  vingt  francs 
dans  la  main  en  lui  disant  : 

—  Vous  me  rendrez  ça  quand  vous  pourrez  ! 

Et  vous  croyez  qu'  «il  peut»,  parce  que  vous  êtes 
fâchés  ! 

Vous  devriez  avoir  des  remords,  plutôt  que  des 
regrets. 


Car  vous  êtes  responsable,  et  c'est  votre  faute  si, 
désormais,  le  malheureux  ne  peut  plus  parler  d'argent 
sans   qu'on  s'imagine   qu'il   va  vous  en  emprunter. 

Si  vous  n'aviez  pas  raconté  l'histoire  du  linge  et 
des  chaussures,  il  pourrait  parler  de  vêtements  sans 
que  l'on  croie  qu'il  en  manque  et  qu'on  va  être  obligé 
de  lui  donner  les  siens. 

Grâce  à  vous,  il  ne  peut  plus  faire  de  visites,  à 
aucune  heure  du  jour,  sans  que  tout  de  suite  on  soit 
persuadé  qu'il  vient  se  faire  inviter  au  prochain  repas. 
Si  ce  repas  est  éloigné,  on  l'accuse  de  n'avoir  pas  de 
franchise  et  de  vouloir  être  plus  malin  que  les  autres, 
et,  s'il  arrive  dix  minutes  avant  que  l'on  serve,  on 
pense  que  tout  de  même  il  est  par  trop  mufle. 


Parasite  ? 

Est-ce  qu'il  pouvait  ne  pas  le  devenir  ? 
Et  puis,  d'abord,  il  ne  sait  pas,  lui,  qu'il  est  para- 
site. 


Tout  le  monde  est  comme  vous,  tout  le  monde 
l'invite  à  dîner,  à  souper,  à  goûter,  à  venir  cet  été  — 
il  croit  tout  simplement  qu'il  est  irrésistible  et  char- 
mant, il  se  dit  qu'il  a  une  conversation  éblouissante 
et  un  esprit  supérieur,  il  s'en  persuade  et  ça  lui  donne 
une  autorité  si  grande  que,  ma  foi,  ça  finit  par  être 
vrai. 

On  se  l'arrache,  il  va  partout,  il  connaît  tout  Paris, 
il  use  les  vêtements  de  tout  le  monde,  on  lui  repasse 
quatre  fois  les  plats,  sous  prétexte  qu'il  est  pauvre  ; 
alors,  il  mange  trop,  il  grossit,  il  se  laisse  aller,  il  a 
définitivement  renoncé  à  toute  espèce  de  travail,  et 
ce  malheureux  parasite  n'a  plus  qu'une  seule  joie... 

De  temps  en  temps,  pas  bien  souvent,  parce  que, 
si  ça  se  savait,  ça  lui  ferait  trop  d'ennemis,  mais,  de 
temps  en  temps,  il  dit  à  tout  le  monde  qu'il  n'est  pas 
libre  le  lendemain  pour  déjeuner  —  et  dans  sa  petite 
chambre,  tout  seul  enfin,  il  jeûne  ! 


L'ART  ET  LA  FOULE 


L'Art  et  la  Foule 


Jamais,  pendant  les  trois  ou  quatre  siècles  qu'elle 
est  restée  au  Louvre,  la  Joconde  n'a  attiré  autant  de 
visiteurs  que  depuis  qu'elle  en  est  partie. 


LES   DOMESTIQUES 


Les   Domestiques 


Ils  font  partie  de  notre  existence,  et  notre  chère 
intimité  serait  détruite  si  nous  ne  la  leur  livrions  pas. 

C'est-à-dire  qu'il  faut  s'embrasser  devant  eux,  sans 
aucune  gêne,  ou  bien  qu'il  faut  s'embrasser  derrière 
leur  dos. 


Si  vous  êtes  obligés  de  vous  cacher,  si  vous  vous 
taisez  quand  ils  entrent,  le  charme  de  votre  existence 
est  en  jeu,  vous  limitez  vos  joies. 

Mais  si  vous  ne  vous  cachez  pas,  si  vous  ne  tronquez 
pas  vos  conversations  à  leur  approche,  si  vous  dites 
devant  eux  ce  que  vous  pensez  de  vos  amis,  vous  pro- 
voquez leurs  sourires  pendant  le  service  et  leurs  dan- 
gereux bavardages  ensuite. 

Et,  pour  ma  part,  j'accorde  à  mes  domestiques,  à 
eux  seuls  peut-être,  le  pouvoir  de  me  rendre  la  vie 
insupportable. 

Ne  sont-ce  pas  les  seuls  êtres  à  qui  nous  confions, 
le  premier  jour  qu'ils  entrent  chez  nous  : 

Notre  estomac. 

Notre  sommeil, 

Nos    vêtements, 

Et  notre  courrier  ? 

Et,  cette  confiance  illimitée,  soudaine,  folle,  sur 
quelle  certitude  est-elle  basée  ? 

Sur  notre  merveilleux  instinct  ? 

Sur  cet  instinct  qui  tant  de  fois   nous    a   trompés, 


lorsqu'il  s'agissait  d'un  ami  intime  qui  devint  infidèle? 

Sur  la  foi  d'un  certificat  absolument  semblable  à 
celui  que  nous  avons  remis  à  celui  ou  à  celle  que  nous 
remplaçons  ? 

Sur  rien  ! 

En  vérité,  cette  confiance  n'est  basée  sur  rien. 

Elle  est  le  fait  d'une  habitude,  d'une  nécessité. 

Et  nous  ne  nous  disons  même  pas,  en  engageant  un 
domestique  : 

—  Il  n'est  peut-être  pas  parfait,  puisqu'il  est  libre  ! 


Il  est  vrai  —  et  Beaumarchais,  comme  toujours,  a 
raison,  lorsqu'il  le  dit  —  que  peu  de  maîtres  seraient 
capables  d'être  domestiques,  quand  on  songe  aux  ver- 
tus exigées  pour  tenir  cet  emploi. 

Il  a  raison... 

Ou  du  moins,  il  avait  raison  ! 

A  l'époque  où  ^ivécut  Beaumarchais,  on  exigeait. 
Maintenant,  on  demande. 


Il  est  juste  d'ajouter  qu  autrefois  on  les  payait  fort 
peu. 

Faut-il  être  avec  eux  indulgent,  familier  et  bon  — 
faut-il  leur  montrer  qu'ils  sont  nos  égaux  ? 

Faut-il  être  sévère,  impitoyable  et  fier  —  faut-il 
leur  montrer  qu'ils  ne  sont  pas  nos  égaux  ? 

Mais,  voilà... 

Sont-ils  nos  égaux  ? 

Que  pensez- vous  de  Jaurès  ? 

Etiez- vous  dreyfusard  ? 

Croyez-vous  à  la  revanche  ? 

Etc..  etc.. 


Il  y  a  toutes  sortes  de  domestiques,  et  cependant 
je  crois  qu'il  n'y  en  a  que  deux  espèces  : 

1°  Ceux  qui  sont  dévoués  ; 

2°  Ceux  qui  ne  sont  pas  dévoués. 

Les  domestiques  dévoués  deviennent  vite  de  m.au- 
vais  domestiques,  et  ce  sont  des  amis  qu'on  n'aurait 
pas  choisis. 


Les  domestiques  qui  ne  sont  pas  dévoués  sont  de 
bons  domestiques,  souvent,  mais  leur  indifférence  est 
odieuse,  parce  qu'elle  se  manifeste  sans  cesse. 

Quels  sont  les  meilleurs  ? 

Ne  cherchons  pas. 

Le  syndicalisme  est  en  marche,  et  bientôt  nous  n'au- 
rons plus  la  peine  de  choisir. 

Dans  dix  ans,  il  n'y  aura  plus  que  deux  sortes  de 
domestiques  :  les  bons  et  les  mauvais. 

Mais  ce  ne  sera  pas  le  rêve. 

Car  s'il  nous  sera  toujours  aisé  de  renvoyer  les  mau- 
vais—  à  cette  époque-là,  nous  ne  pourrons  plus  garder 
les  bons. 

Les  bons  seront  peu  nombreux,  leurs  exigences 
seront  folles  (on  se  les  arrachera  tout  de  même),  et 
nous  n'aurons  plus,  pour  nous  consoler,  la  satisfaction 
d'avoir  de  mauvais  domestiques  dévoués. 

Car  cette  race  aura  complètement  disparu. 

Alors  les  valets  de  chambre  et  les  cuisinières  pren- 
dront des  maîtres  à  leur  service. 

En  quittant  une  place,  le  serviteur  devra  laisser 


sur  la  table  de  l'office  un  certificat  attestant  le  bon 
caractère  et  l'honnêteté   du   bourgeois   qu'il   délaisse. 

Et  je  prévois  le  jour  où  les  bureaux  de  placement 
seront  transformés  en  salons  élégants.  Là,  entre  quatre 
et  six,  les  domestiques  y  viendront  choisir  des  maîtres 
libres  et  avenants. 

A  cette  époque,  les  demandes  d'emploi,  à  la  der- 
nière page  des  journaux,  seront  ainsi  conçues  : 

MÉNAGE  35-40  ans,  pas  d'enf.,  au  4®,  avec  asc, 
cherche  valet  de  chambre.  Offre  150  fr.  par  mois 
et  40  fr.  de   Champagne.    Ecrire  A.   B.  7,  Bureaux... 


LA  MONTRE 


La    Montre 


La  montre  est  un  petit  animal  à  sang  froid  qui 
vit  dans  une  coquille,  replié  sur  lui-même. 

Parmi  les  mille  petits  chefs-d'œuvre  de  la  nature, 
il  n'en  est  pas  Je  plus  mystérieusement  compliqué 
ni  de  plus  joli. 

La  montre  est  un  animal  dont  les   origines  sont 


connues  et  dont  la  forme  s'est  constamment  modi- 
fiée. Autrefois  sa  coquille  était  bombée,  dodue  et 
ronde.  A  présent,  la  montre  devient  de  plus  en  plus 
plate. 

La  montre,  animal  domestique,  peut  être  classée 
dans  la  famille  des  parasites.  Elle  vit,  en  effet,  de  pré- 
férence sur  l'homme. 

Cependant,  il  faut  croire  qu'elle  s'échapperait 
volontiers  et  changerait  d'homme,  si  l'on  n'avait  la 
bonne  et  prudente  habitude  de  la  mettre  en  laisse  et 
de  l'attacher  à  son  vêtement  par  une  chaîne  solide. 

Les  battements  du  cœur  de  la  montre  rendent 
un  son  métallique  et  sa  respiration  est  si  régulière 
qu'on  la  donne  en  exemple  aux  malades. 

Et,  d'ailleurs,  la  montre  est  un  des  animaux  les 
plus  sujets  aux  maladies,  les  plus  fragiles.  Il  faut 
prendre  grand  soin  de  sa  montre,  ne  pas  l'exposer 
au  froid  et,  surtout,  ne  pas  la  taquiner.  Elle  possède 
un  tempérament  lymphatique  et,  sans  cesse,  il  faut 
la  remonter. 


Les  pattes,  au  nombre  de  deux,  sont  semblables 
à  des  pattes  d'insecte,  mais  n'étant  pas  de  la  même 
taille,  il  est  facile  de  comprendre  que  l'une  est  plus 
grande  que  l'autre. 

Chez  une  montre  normale  il  faut  à  la  grande  patte 
une  heure  exactement  pour  faire  le  tour  de  son  ventre. 
Tandis  que  la  petite  met  douze  heures  pour  faire 
la  même  chose. 

La  montre  possède  un  gros  intestin  comme  vous 
et  moi,  et  ce  gros  intestin  affecte  la  forme  spirallique. 

La  montre  est  l'animal  connu  qui  a  le  plus  de  dents. 
Ces  dents  disposées  en  rond  autour  de  petites  roues 
assurent  une  mastication  régulière  du   Temps. 

Elle  ne  mange  pas  autre  chose. 


12 


LA  DERNIÈRE 

D'UNE  PIÈCE 


La  dernière  d'une  Pièce 


J'ai  assisté,  ce  soir,  à  la  mort  d'une  chose  que 
j'avais  conçue,  créée,  que  j'ai  fait  vivre  pendant  six 
mois  —  et  qui  me  l'a  rendu  largement. 

C'est  fini. 

A  minuit,  le  rideau  s'est  fermé  pour  la  dernière  fois. 


C'était  une  pièce  qui  faisait  rire.  Elle  a  fait  son 
devoir  jusqu'à  la  dernière  minute  ■ —  et  puis,  tout  à 
coup,  c'a  été  le  silence. 

C'était  fini  I 

On  s'est  regardé.  On  a  eu  tous  le  même  sourire,  le 
même  geste.  On  a  pris  un  temps  —  l'habitude  1  — 
puis  on  s'est  dit  au  revoir  très  gentiment.  Les  mains 
se  sont  serrées,  les  cœurs  aussi. 

Quelqu'un  a  murmuré  près  de  moi  : 

—  On  aurait  pu  la  jouer  encore  quinze  ou  vingt 
jours! 

Un  autre  a  dit  : 

—  Il  y  aura  une  belle  reprise  à  faire  avec  ça  dans 
quelque  temps  I 

Ce  sont  les  choses  gentilles  qui  font  qu'on  a  un  peu 
de  peine. 

Car,  c'est  fatal,  il  n'y  a  pas  que  des  choses  gentilles. 

Il  y  a  heureusement  un  tas  de  petites  lâchetés  qui 
consolent,  qui  vous  redressent,  qui  vous  rappellent 
à  la  réalité  si  peu  dramatique  des  événements. 

Il  y  a  le  pauvre  bougre  qui  a  fait  une  gaffe  deux 


mois  auparavant  et  qui  profite  du  trouble,  à  cet  ins- 
tant-là, pour  s'en  excuser. 

Il  y  a  les  employés  dont  inconsciemment  la  courtoi- 
sie décline  quand  on  annonce  les  dernières  —  et  qui 
la  laissent  éteindre  ce  jour-là. 

Il  y  a...  il  y  a... 

Il  y  a  que  c'est  fini,  quoi  ! 


Je  ne  devrais  pas  être  triste,  en  somme,  car  cette 
mort  n'a  pas  été  accidentelle.  Elle  était  prévue,  elle 
était  fatale,  elle  a  été  belle,  et,  pourtant,  ce  soir,  je 
suis  moins  gai  que  de  coutume. 

Ça  passera. 

D'ailleurs,  ça  va  mieux  depuis  un  instant,  depuis 
que  j'écris. 

Demain,  il  n'y  paraîtra  plus.  Et  même... 

Ah  !  dame  !  Il  faut  bien  que,  ça  aussi,  ça  ait  son  bon 
côté  ! 

Et  même,  je  vais  éprouver  dès  demain  une  sensation 
infiniment  agréable  —  je  me  souviens  I 


Eh  I  Oui,  me  voilà  débarrassé  d'une  préoccupation 
qui  ne  devrait  être  qu'importante  et  qui  prend  à  la 
fin  d'étranges  proportions  si  l'on  n'y  met  bon  ordre. 

Ça  aussi,  c'est  fini.  Je  vais  rentrer  dans  une  vie 
plus  normale. 

Je  vais  soudain  cesser  de  m'imaginer  que  l'au- 
teur qui  me  succède  sur  l'affiche  a  fait  tout  au  monde 
pour  m'en  chasser. 

A  partir  de  demain  les  recettes  de  mes  confrères 
me  sembleront  enfin  normales  et  justifiées. 

Je  regarderai  changer  le  temps  avec  une  indiffé- 
rence superbe. 

Si  des  personnes  rencontrées  par  hasard  me  disent 
qu'elles  ont  horreur  du  théâtre,  je  ne  me  donnerai 
aucun  mal  pour  modifier  leur  opinion. 

Le  secrétaire  général  ne  me  communiquera  plus, 
avant  de  les  envoyer  à  la  presse,  ces  petites  notes 
brèves  et  sans  doute  inutiles  qui  sont  destinées  à  sou- 
tenir d'abord  puis  à  faire  remonter  les  recettes. 


Rien  n'est  plus  cocasse  que  ces  communiqués  inva- 
riablement optimistes. 

Ce  sont  des  bulletins  de  victoire  pendant  les  pre- 
mières représentations.  Ils  sont  ornés  de  chiffres 
mirifiques  et,  pour  frapper  davantage  le  lecteur,  on 
les  agrémente  souvent  de  mots  en  italiques.  On  va 
même  parfois  jusqu'au  point  d'exclamation,  dans  le 
but  évident  de  faire  croire  que,  soi-même,  on  est 
surpris  de  réaliser  de  semblables  bénéfices. 

Quand  les  recettes  ne  sont  tout  de  même  plus  assez 
belles  pour  être  publiées,  on  se  rattrape  sur  «l'étran- 
ger». 

On  s'applique  à  décrire  les  grandes  nations  euro- 
péennes s'arrachant  l'œuvre  triomphale.  Et  on  garde 
toujours  l'Amérique  pour  le  communiqué  suivant. 

Après  «  l'étranger»,  ça  devient  difficile.  Les  notes 
n'ont  plus  cette  clarté,  cet  accent,  cette  verve.  Elles 
sont  plus  rares  et,  chose  curieuse,  elles  sont  plus 
longues.  On  ne  trouve  plus  rien  à  dire,  alors  on  fait 
des  phrases.  On  arrange  la  vérité... 

En  somme,  on  a  passé  insensiblement  des   bulletins 


de  victoire  à  des  espèces   de   bulletins  de  santé   qui 
semblent  rédigés  par  un  docteur  ami  de  la  famille. 


Le  dernier  bulletin  qui  annonce  la  mort  de  la  pièce 
n'est  jamais  publié  avec  l'assentiment  de  l'auteur. 
C'est  une  coutume. 


LE  CHIEN 


Le   Chien 


Pour  les  miens,  quand  ils 
sauront  lire, 

S.    G. 
L'homme  est  l'ennemi  du  chien... 
(Ceux  qui  pensent  le  contraire  n'ont  qu'à  ne  pas 
changer  d'opinion,  voilà  tout  I) 

Nous  nous  procurons  des  chiens  à  l'usage  de 
nos  instincts  les  plus  naturels,  c'est-à-dire  les  plus 
laids. 

Nous,  qui  attachons  à  l'indépendance  et  à  la  liberté 


le  prix  qu'elles  valent,  nous  nous  flattons  d'avoir 
un  chien  docile,  impersonnel  et  rampant.  Nous  en 
sommes  fiers  ;  c'est  comme  un  domestique  de  plus 
dans  la  maison. 

Lorsque  nous  voulons  reconnaître  aux  chiens 
d'autres  qualités  que  l'obéissance,  ce  sont  toujours 
des  qualités  qui  font  que  nous  nous  retrouvons  en 
eux.  En  cela  notre  orgueil  est  bien  grand. 

Tom  pense  comme  un  homme  !  Dick  réfléchit  comme 
un  homme  !  Turc  rit  comme  un  homme  !  Tom, 
Dick  et  Turc  comprennent  tout  ! 

Il  y  a  sur  ces  similitudes,  supposées,  de  caractère 
une  dizaine  d'histoires  typiques,  toujours  les  mêmes 
d'ailleurs,  mais  avec  variantes,  et  qui  permettent 
aux  gens  de  certifier  que  le  chien  est  d'une  intelli- 
gence remarquable. 

Cela  est  aisé  à  faire  admettre,  car  les  contradictions 
à  ce  sujet  sont  extrêmement  rares,  d'autant  plus  rares 
que  toutes  les  personnes  ont  à  citer  un  trait  concluant 
de  compréhension  canine,  ou  deux. 

Et  quel  inépuisable  sujet  de  conversation  !  Un  repéis 


entier  peut  être  consacré  à  la  gloire  du  chien  !  Les 
histoires  émouvantes  de  sauvetages  ont  un  peu  dis- 
paru et  les  petits  cas  psychologiques  sont  très  en 
faveur  dans  tous  les  milieux. 

Vous  connaissez,  n'est-ce  pas,  ce  chien  qui  a  senti 
deux  ans  et  demi  à  l'avance  que  telle  personne  vous 
serait  hostile  un  jour,   et  trahirait   votre  affection  ? 

Vous  connaissez  aussi,  je  pense,  ce  chien  si  extraor- 
dinairement  doué  qu'il  aboie  contre  les  gens  mal 
vêtus  ?...  Est-ce  beau,  mon  Dieu,  est-ce  beau  ! 

C'est  Buffon,  je  crois  qui  a  dit  que  le  chien  était 
l'ami  de  l'homme;  sur  quoi  s'est-il  basé  pour  dire 
cela? 

Sur  la  domesticité  du  chien  ? 

Il  n'y  est  pour  rien,  vraiment  ! 

Sur  la  fidélité  ? 

Sa  fidélité  est  le  résultat  d'une  série  de  fessées, 
claques,  torgnoles,  coups  de  pied,  coups  de  genou, 
coups  de  fouet  et  autres  tatouilles. 

Et  puis  sa  fidélité  est  subordonnée  à  une  question  de 
nourriture. 


Gardez  un  chien  pendant  quatre  ans  et  donnez-le  à 
à  un  ami.  Si  cet  ami  lui  fait  servir  de  copieuses  pâtées, 
votre  chien  vous  aura  bien  vite  oublié. 

Non? 

Oh  !  Non,  ça,  vous  ne  pouvez  pas  le  croire  !  Vous 
seriez  trop  vexé  ! 

Eh  bien!  admettons  qu'il  vous  reconnaisse.  Et  puis 
après  ? 

Ça  ne  prouvera  ni  son  intelligence  ni  sa  fidélité, 
ça   prouvera  simplement    qu'il    vous   aura   reconnu  I 

Nous  imaginons,  parce  qu'elles  nous  flattent,  les 
crises  de  joie  de  nos  chiens  lorsque  nous  les  retrouve- 
vons. 

Nous  prétendons  que  leurs  contorsions  et  leurs 
lèchements  augmentent  en  raison  de  la  longueur  de 
nos  absences. 

Quelle  folie  ! 

Evidemment,  ça  leur  fait  quelque  chose  de  nous 
revoir,  mais  leur  joie  —  ce  que  nous  appelons  leur 
joie  —  serait  bien  vite  passée  si,  l'ayant  souvent  pro- 
voquée sans  nous  en  rendre  compte  par  nos  propres 


cris,  nous  ne  l'entretenions  pas  par  des  onomatopées 
qui  leur  sont  familières  et  dont  nous  connaissons 
l'effet.  Plus  nous  revenons  de  loin,  plus  nous  sommes 
contents  de  revoir  nos  petits  esclaves,  plus  nous  leur 
faisons  fête  et  plus  ils  nous  semblent  être  joyeux. 

Notre  indulgence  pour  le  chien  et  l'admiration 
qu'éveillent  en  nous  ses  moindres  actions  prouvent 
notre  parti-pris  et  notre  ignorance  des  autres  bêtes 
de  la  terre. 

Le  manque  de  fierté  du  chien,  sa  bassesse  et  sa 
peur  l'ont  fait  choisir  par  l'homme,  entre  tous  les 
autres  animaux,  pour  lui  être  **  fidèle  ",  c'est-à-dire 
servile,  pour  lui  permettre  d'exercer  sans  contrôle 
sa  tyrannie  et  pour  le  défendre  par  ses  cris.  Ses 
cris,  à  l'approche  du  danger,  avertissent  l'homme 
et  démontrent  le  peu  de  courage  du  chien.  Le  chien 
ne  défend  pas  l'homme  :  il  l'appelle  à  son  secours. 

Ceux  qui  disent  «  mon  chien  est  mon  meilleur  ami» 

affichent  un  orgueil  immodéré   d'eux-mêmes,  —  ou 

bien  ils  révèlent  leur  misanthropie. 

Être  aimé  sans  être  critiqué,  sans    doute   est  pour 

13 


M.  Barrés  la  plus  grande  des  joies...  mais  il  faut 
être  un  bien  mauvais  bougre,  tout  de  même,  pour 
n'avoir  pas  près  de  soi  un  ami,  un  moins,  dont  la 
société  vous  soit  plus  précieuse  que  celle  d'une  bête. 

J'aime  infiniment  les  animaux,  mais  je  les  aime 
justement  pour  ce  qui  les  différencie  des  humains. 
Rien  ne  m.e  fatigue  plus  rapidement  que  la  conversa- 
tion d'un  perroquet,  et,  dans  un  animal  dressé,  ce  qui 
m'amuse  le  plus  ce  sont  les  tours  qu'il  rate. 

Dernièrement,  dans  un  grand  music-hall,  on  exhi- 
bait un  pauvre  chimpanzé  à  qui  l'on  faisait  retirer 
son  habit,  allumer  une  cigarette,  éteindre  une  bougie... 

Cela  démontrait,  certes,  la  patience  du  barnum, 
et  le  public  applaudissait  le  barnum.  Mais  ce  qui  met- 
tait la  salle  en  joie,  c'étaient,  en  dépit  d'un  dressage 
destiné  à  les  dissimuler,  c'étaient  les  fugitives  réappari- 
tions du  singe,  du  vrai  singe,  lorsqu'il  se  livrait  à  des 
gesticulations    naturelles    et    à    des    grimaces    folles. 

Le  chien  est  l'un  des  animaux  les  plus  inutiles  de 
terre  (oh!)  et  il  n'est  pas  parmi  les  plus  beaux 
(oh!).  Il  n'est  ni  fort,  ni  rusé  (oh!   oh!),  il  est  pares- 


seuxetson  caractère  ne  présente  aucune  particularité. 

Il  ne  produit  rien  et  ne  détruit  rien. 

La  plupart  des  «  maîtres»  vantent  leurs  chiens  ou, 
plus  exactement,  se  vantent  d'avoir  des  chiens  si 
«  intelligents  »  qu'ils  comprennent,  au  moins,  une 
trentaine  de  mots.  Ils  ajoutent,  et  ne  disent  pas  la 
vérité,  que  les  intonations  qu'ils  prennent  n'y  sont  pour 
rien.  Ils  disent  aussi  que  les  chiens  savent  parfaite- 
ment «  demander»  et  qu'ils  emploient  des  aboiements 
différents  pour  exprimer   différents   désirs. 

Si  les  chiens  retenaient  et  comprenaient  seulement 
trente  mots  de  notre  vocabulaire,  ne  connaîtrions-nous 
pas,  nous,  nous  qui  sommes  tout  de  même  plus  doués 
qu'eux,  tous  les  secrets  de  leur  langage  ? 

Si  quelque  chose,  effectivement,  lie  le  chien  à 
l'homme,  et  réciproquement,  ce  doit  être  l'inimitié  de 
l'homme  pour  le  chien. 

L'homme  est  l'ennemi  du  chien,  à  cause  de  l'exis- 
tence qu'il  lui  fait  mener,  semblable  à  la  sienne 
presque.  Cette  existence  sédentaire  est  néfaste  au  chien, 
qui  aurait  besoin  de  liberté  morale  pour  se  développer 


et  devenir,  à  la  longue,  un  peu  moins  aisément 
«  domesticable  ». 

Ce  qu'on  appelle  «  rendre  un  chien  heureux  », 
c'est  abolir  chez  lui  toute  espèce  d'originalité. 

N'avez- vous  pas  souvent  entendu  cette  phrase, 
dite  par  un  monsieur  qui  battait  son  chien  : 

—  Un  chien  doit  être  élevé  comme  un  enfant  ! 

Cette  formule,  ce  genre  d'éducation  éclaire  l'âme 
du  monsieur  doublement.  Il  élève  son  chien  comme 
on  ne  doit  pas  élever  un  enfant  et  il  préconise  un 
mode  d'éducation  qui,  même  s'il  était  jugé  bon  pour 
l'un',  ne  pourrait  pas  donner  de  satisfaisants  résultats 
avec  l'autre.  Si  l'esclavage  du  chien  n'était  pas 
si  ancien,  s'il  n'était  pas  devenu  héréditaire,  peut- 
être  aurions-nous  avec  lui,  maintenant,  les  joies  et  les 
surprises  que  nous  prodiguent  sans  cesse  les  chats 
indépendants,    personnels  et  mystérieux. 


PETIT    MANUEL 

A  L'USAGE  DES  GENS 

QUI  NE  RACONTENT    PAS    BIEN 

LES    HISTOIRES 

ET  QUI   LES  ÉCOUTENT  MAL 


Petit   Manuel 

à  l'usage  des  gens  qui  ne  racontent 

pas  bien  les  histoires 

et  qui   les  écoutent  mal. 


I 

Dès  l'abord,  entendons-nous  sur  la  signification 
du  mot  «  histoire  ». 

Une  histoire,  ce  qu'on  est  convenu  d'appeler  une 
histoire,  est  un  conte  bref  destiné  à  faire  rire,  dont  la 
provenance  n'est  pas  connue,  dont  l'auteur  reste 
ignoré,  et  qui  fait  son  chemin  dans  le  monde,  et  dans 


tous  les  mondes,  avec  une  incroyable  rapidité,  par  sa 
seule  puissance  comique  et  sans  le  concours  de  l'écri- 
ture. 

II 

Une  bonne  histoire  doit  perdre,  en  effet,  deux  tiers 
de  sa  valeur  si  elle  est  écrite,  c'est-à-dire  si  elle  est  lue. 
Les  bonnes    histoires  sont  faites  pour  être  entendues. 

III 

La  carrière  d'une  histoire  est  absolument  subor- 
donnée à  sa  qualité. 

Je  connais  des  histoires  qui  sont  entrées,  pour  tou- 
jours, dans  le  gros  public  parce  qu'elles  sont  simples, 
drôles  et  surtout  parce  qu'elles  sont  humaines. 

Humaines  !  Voilà  leur  plus  grande,  leur  plus 
indispensable  qualité.  Et,  lorsqu'elles  sont  humaines, 
elles  démontrent  de  la  façon  la  plus  évidente  l'inu- 
tilité de  ce  que  les  auteurs  dramatiques  appellent 
«  l'art  des  préparations  ». 

En  réalité,  «  l'art  des  préparations»  est  une  néces- 


site  pour  les  écrivains  qui,  comme  M.  Scribe,  imagi- 
nent des  conflits  si  invraisemblables  et  tellement 
illogiques  qu'ils  se  trouvent  alors  dans  l'obligation 
de  commencer  invariablement  leurs  comédies  par 
une  scène  entre  deux  domestiques  chargés  de  présen- 
ter au  public  les  personnages  principaux  de  façon 
à  faire  admettre  les  erreurs  psychologiques  que 
ces  personnages  ne  manqueront  pas  de  commettre 
dans  le  courant  de  la  pièce. 

Veuillez  vous  souvenir  maintenant  de  la  Pari- 
sienne. Henry  Bec  que  s'y  prend  d'une  toute  autre 
manière. 

Avant  que  le  rideau  se  lève  nous  sommes  igno- 
rants du  drame  qui  va  se  dérouler,  et,  en  quelques 
secondes  —  à  la  douzième  réplique,  je  crois  —  et 
d'un  seul  mot,  le  caractère  de  la  femme,  celui  du  mari 
et  celui  de  l'amant  nous  sont  à  la  fois  révélés.  Cela 
simplement  parce  qu'ils  sont  humains  et  d'une  éton- 
nante vérité. 

Eh  !     Bien,    lorsque    vous    voulez    raconter    une 


«  bonne»   histoire  de  cocu,  vous  devez  pouvoir  com- 
mencer ainsi  : 
—  Un  jour,  un  cocu... 

IV 

Il  est  d'admirables  histoires  qui  disparaissent 
vite  parce  qu'elles  sont  subtiles,  parce  qu'elles  sont 
singulières,  parce  qu'elles  sont  indépendantes  et 
qu'il  est  impossible  de  les  classer,  de  les  mettre  en 
série. 


Car    les    histoires    vont    par    séries.  Elles  vivent 
en  bandes  et  elles  se  reproduisent  entre  elles. 

VI 

Les  principales  séries  sont  : 

Série  A.  —  Les  histoires   d'argent,  communément 
appelées  «  histoires  juives». 


Série  B.  —  Les  histoires  qui   se  passent  dans  les 
compartiments  de  chemin  de  fer. 

Série  C.  —  Les  histoires  de  jeunes  mariés. 
Série  D.  —  Les  gaffes  de  généraux. 
Série  E.  —  Les  histoires  d'alcoohques. 
Série  F.  —  Les  histoires  macabres. 
Etc.,  etc.. 

VII 

Indépendamment  de  ces  histoires,  qui  sont  générales 
et  universelles,  il  est  exact  de  dire  que  chaque  corps  de 
métier,  que  chaque  industrie  possède  en  outre  une 
série  qui  lui  est  personnelle  de  plaisanteries  et  d'anec- 
dotes. Les  pharmaciens  rient  entre  eux  d'une  quan- 
tité de  farces  dont  la  cocasserie  échappe  aux  archi- 
tectes c 

VIII 

Ne  commencez  jamais  une  histoire  sans  l'avoir,  une 
fois,  repassée  mentalement. 

Prendre  la  parole,  retenir  l'attention  d'un  auditoire 


est  chose  grave.  Ajournez  cette  joie  délicate  si  vous 
doutez  de  votre  succès,  si  vous  avez  oublié,  par 
exemple,  la  partie  où  réside  justement  l'intérêt  de 
l'histoire  que  vous  alliez  commencer. 

IX 

Si  —  et  ça  finit  toujours  comme  ça  —  on  se  met  à 
raconter  des  histoires  (ce  sont  d'ailleurs  les  plus  drôles) 
qui  se  terminent  par  un  mot  violemment  grossier, 
n'en  concluez  pas  que  vous  pourrez,  à  votre  tour, 
raconter  les  pires  ordures. 

Saisissez  —  ah  1  voilà  le  plus  difficile  !  —  saisissez 
la  différence  qui  existe  entre  une  histoire  qui  est  drôle 
parce  qu'elle  est  sale,  et  une  histoire  qui  n'est  pas  drôle 
parce  qu'elle  est  dégoûtante. 


Surtout,   lorsque  quelqu'un  commence  une  histoire, 
ne  dites  pas,  radieux  : 
—  Je  la  connais  I    . 


XI 

Ne  pensez  pas  à  l'histoire  que  vous  allez  raconter 
sitôt    que   sera   terminée    celle    qu'on    vous    raconte. 

XII 

Lorsqu'une  de  vos  histoires  n'a  pas«  porté»,  n'ajou- 
tez pas  : 

—  Et  ce  qu'il  y  a  de  plus  rigolo,  c'est  que  c'est 
arrivé  ! 

Non,    n'ajoutez   rien.    Faites-vous   oublier. 

XIII 

Ne  confondez  pas  les  histoires  et  les  anecdotes.  Ne 
parlez  pas  de  vos  parents. 

XIV 

Recommandez  à  votre  femme  de  bien  vouloir  ne 
pas  soupirer  lorsque  vous  commencez  une  histoire  que 
vous   avez    déjà   racontée    devant   elle   cinquante   ou 


même  cent  fois  —  puisque  ça  ne  vous  empêchera  pas 
de  la  raconter  encore  ! 

XV 

Quand  une   histoire  a  bien  fait  rire,  perdez  l'habi- 
tude de  dire  : 
—  Je  la  replacerai  I 
Nous  savons  tous  que  vous  la  replacerez,  et  mal. 

XVI 

Ne  rectifiez  pas  l'histoire  en  cours  de  récit.  Ne  don- 
nez pas  votre  version. 

XVII 

Lorsque  la  série  B  sort,  par  exemple,  attendez 
qu'elle  semble  épuisée,  et  n'entamez  pas  la  série  D, 
même  si  vous  craignez  d'oublier  l'histoire  «  si  drôle 
qui  vous  revient  ». 

XVIII 

Lorsque  le  récit  que  vous  avez  entrepris  est  long  et 


peu  intéressant,  si  long  et  si  peu  intéressant  que  vous 
vous  apercevez  vous-même  de  la  nécessité  où  vous 
êtes  de  conclure  et  d'en  finir,  ne  dites  pas  à  chaque 
instant  :«  Bref...»  Ne  vous  servez  pas  du  mot  bref 
comme  d'un  petit  paquet  de  lest  qu'on  jette  à  l'impa- 
tience des  auditeurs,  pour  repartir  de  plus  belle  —  si 
j'ose  dire  ! 


LE  TRAIN  DES  MARIS 


Le  Train   des  Maris 


Allant  chercher  des  amis  à  la  gare  de  Trouville, 
samedi  dernier,  j'ai  eu  l'avantage  d'assister  à  l'arrivée 
du  train  qu'on  appelle  le  train  des  maris. 

Le  train  devait  entrer  en  gare  à  8  heures  45.  Mais, 
étant  parti  de  Paris  avec  une  heure  de  retard,  cela  ne 
lui  était  plus  guère  possible. 


Je  déambulais  depuis  déjà  dix  minutes,  lorsque  je 
fus  frappé  du  grand  nombre  de  dames  qui  attendaient 
comme  moi  le  train  de  8  heures  45. 

Certaines  de  ces  dames  étaient  élégantes,  d'autres 
l'étaient  moins,  plusieurs  ne  l'étaient  pas  et  — 
me  croirez- vous  ?  —  aucune  d'elles  n'était  accom- 
pagnée ! 

Cela  me  parut  étrange,  et  il  me  fallut  quelques 
secondes  de  réflexion  pour  comprendre  que  toutes  ces 
dames  seules  attendaient  leurs  maris. 

Elles  les  attendaient  toutes,  mais  toutes  ne  les  atten- 
daient pas  de  la  même  façon. 

L'une  regardait  alternativement  sa  montre  et  la 
pendule  de  la  gare.  Une  petite  brune  avait  apporté 
un  livre  et,  assise,  elle  lisait  sans  impatience.  Une 
autre,  pensive,  arpentait  lentement  le  quai.  Une  autre 
encore  allait  constamment  au-devant  du  train  qui  ne 
venait  toujours  pas... 


A  9  heures  5,  la  plus  amoureuse  de  ces  dames  de- 


manda  à  un  employé  qui  passait  près  d'elle  si  le  train 
avait  beaucoup  de  retard.  L'employé,  sur  un  ton  de 
lassitude  résignée,  répondit  qu'il  n'en  savait  rien  et  il 
ajouta  qu'il  n'y  avait  pas  de  retard  annoncé. 

—  Ah  !  bon,  fit  la  dame. 

Etant  donnée  l'heure,  je  ne  compris  pas  comment 
la  réponse  de    l'employé  avait  pu  satisfaire  la  dame. 


A  9  heures  30,  une  autre  dame  demanda  à  parler 
au  chef  de  gare.  On  lui  indiqua  le  chemin. 

Elle  revint  quelques  instants  plus  tard  en  déclarant 
qu'on  était  toujours  sans  nouvelles  du  train  de 
8  heures  45  et  que  vraiment  c'était  honteux  de  laisser 
ainsi  les  gens  dans  l'incertitude! 

Des  groupes  de  dames  s'étaient  formés  peu  à  peu, 
et  sans  qu'aucune  présentation  eût  été  faite,  des 
conversations  amères,  pessimistes  et  vengeresses 
s'étaient  engagées. 

Toutes  ces  dames  étaient  du  même  avis,  elles 
n'avaient    personne    à    convaincre    et    cependant    la 


plupart    d'entre    elles    s'adressaient    aux    autres    en 
criant. 


A  10  heures  15,  une  grosse  blonde  en  piqué  blanc, 
plus  énergique,  plus  résolue  que  ses  semblables,  dit: 

—  Je   vais   aller    voir   au    bureau    du   télégraphe  ! 
Et  elle  s'éloigna  d'un  pas  ridiculement  décidé. 
Pour  accélérer  sa  marche,    elle    avait    imprimé  à 

ses  petits  bras  un  rapide  mouvement  natatoire,  et  le 
long  voile  blanc  dont  elle  s'était  ornée  traînait  à  pré- 
sent derrière  elle  et  balayait  le  quai,  qui  en  avait 
d'ailleurs  bien  besoin. 

Une  dizaine  d'épouses,  confiantes,  l'avaient  suivie. 

L'employé  du  télégraphe  vit  arriver  cette  trombe 
avec  effroi. 

—  Monsieur,  dit  la  grosse  blonde  en  piqué  blanc, 
est-on  toujours   sans  nouvelles    du   train    de   Paris  ? 

—  Ti-di-dim,  dim,  dim... 

—  Monsieur,  je  vous  parle  ! 

—  Madame  ?...    Dim-di-di-dim... 


—  Quelles  sont  les  nouvelles  du  train  de  Paris  ? 

—  J'en  attends,  madame  !   Dim,  di-dim,  tic-di-di- 
dim... 

—  Téléphonez  à  Lisieux... 

—  Nous  n'avons  pas  le  téléphone   avec   Lisieux  I 

—  Oh  !  Ils  n'ont  même  pas  le  téléphone  ! 

—  Dim- dim... 

—  C'est   monstrueux  !    Télégraphiez... 

—  C'est  ce  que  vous  m'empêchez  de  faire,  madame  I 
Dic-dim-di-di-dic... 

La  placidité  de  cet  employé  irresponsable  l'exas- 
péra davantage.  Mais,  tout  de  même,  elle  comprit 
qu'elle  l'importunait,  et,  comme  elle  voulait  en  finir 
d'une  façon  éclatante,  elle  dit  en  frappant  sur  la  plan- 
chette du  guichet  : 

—  Vous  allez  voir  le  procès  que  je  vais  faire  à  la 
Compagnie  I 

Et  elle  sortit,  digne  et  stupide. 

Et  elle  revint,  toujours  suivie  des  dix  dames  qui 
l'avaient  accompagnée  et  dans  l'estime  desquelles  elle 
occupa  dès  lors  une  place  démesurée. 


Cette  grosse  blonde  en  piqué  blanc  paraissait  avoir 
perdu  tout  empire  sur  ses  nerfs.  Elle  parcourait  le 
quai  d'arrivée  —  s'il  est  digne  encore  de  porter  ce 
nom  !  —  en  hurlant  : 

—  Ce  n'est  même  plus  la  peine  de  l'attendre  main- 
tenant !  Pensez  donc,  il  est  près  de  dix  heures  et 
demie  !  Il  y  a  sûrement  eu  un  accident!  !  ! 

A  ce  mot,  il  se  produisit  un  phénomène  des  plus 
curieux... 

Une  dame  —  j'allais  dire  une  veuve!  —  éclata  en 
sanglots  convulsifs  ;  une  autre  embrassa  tendrement 
l'enfant  qu'elle  portait  et  qui  dormait  sur  ses  bras; 
une  autre,  pâle,  murmura  : 

—  Oh  I  Ne  dites  pas  un  mot  pareil  ! 
Une  autre  dit  simplement  : 

—  Je  ne  crois  pas... 

Et  j'en  remarquai  plusieurs  qui,  sans  avoir  rien  dit, 
s'étaient  éloignées. 

Je  suivis  l'une  d'elles,  charmante,  et,  en  la  dépassant 
près  d'un  réverbère,  je  vis  qu'elle  souriait  et  que  dans 
ses  yeux  il  y  avait  un  indéfinissable  espoir  ! 


J'en  suivis  une  autre;  mais  en  m'approchant  de 
celle-là,  je  la  trouvai  si  laide  avec  un  long  nez  rouge, 
des  yeux  tout  petits,  une  bouche  énorme,  enfin  si 
laide,  quoi,  que  j'eus  envie  de  lui  dire  : 

—  Ohl  Non,  pas  vous  !  Vous,  ne  riez  pas  !  Vous 
vous  vantez  madame...  car,  c'est  lui  qui  doit  être 
enchanté,  même  s'il  y  a  eu  un  accident  ! 


LES   MOTS 


Les    Mots 


Quelle   mystérieuse   et    surprenante    existence    que 
celle  des  mots. 

Et  comme  elle  est  différente  de  la  nôtre  ! 

Et  comme  elle  est  plus  belle  encore! 

Nous,    nous   naissons   sans   savoir    pourquoi,  après 


n*avoir  été  que  momentanément  désirés,  et  la  plupart 
des  hommes  meurent  sans  que  l'on  ait  compris  la 
raison  de  leur  passage  sur  terre. 

Tel  n'est  pas  le  cas  des  mots. 

Les  mots  ne  viennent  au  monde  que  si  l'on  a  abso- 
lument besoin  d'eux.  Ils  naissent  en  une  seconde  et 
l'on  s'aperçoit  tout  à  coup  qu'ils  sont  indispensables  et 
l'on  se  demande  comment  on  a  pu  se  passer  d'eux  si 
longtem.ps. 

Mais  si  d'aventure  on  se  trompe,  si  l'on  fait  naître 
un  mot  qui  n'était  pas  réellement  nécessaire,  si, 
l'ayant  utilisé  pendant  quelques  jours,  on  convient 
qu'il  est  de  trop  et  qu'il  fait  double  emploi,  il  passe 
alors  rapidement  de  mode,  on  n'y  pense  même  plus  et 
il  finit  par  disparaître  complètement. 

Hélas  !  Il  n'en  est  pas  de  même  parmi  nous,  et  le 
temps  n'est  pas  proche  où  l'on  pouria  supprimer  les 
êtres  dont  l'utilité  n'aurait  pas  été  reconnue. 

Les  mots  vivent  en  commun,  et  ils  se  reproduisent 
entre  eux. 


De  sorte  qu'un  mot  —  il  faut  bien  l'avouer  —  n'est 
jamais  tout  à  fait  nouveau.  Et,  pour  peu  qu'on  en  ait 
l'habitude,  on  découvre  en  chacun  d'eux  bien  aisé- 
ment ses  origines. 

Le  plus  souvent  la  mère  est  latine  et  parfois  le  père 
est  anglais. 

Cependant,  nous  ne  devons  pas  contester  l'existence 
d'une  infinité  de  mots  dont  la  naissance  est  ignorée 
dont  la  provenance  demeure  inconnue. 

On  dit  d'eux  qu'ils  sont  d'Argot.  Soit. 

Ce  sont  les  petits  voyous  de  la  langue.  Ce  sont  des 
bâtards.  Ils  sont  nés  d'un  coup  sec,  pour  les  besoins 
d'une  cause,  mauvaise  sans  doute,  mais  qu'importe  I 
Ils  vivent  et  ils  ont  la  vie  dure  ! 

Ils  viennent  des  faubourgs,  ils  y  ont  grandi,  ils  y 
sont  devenus  populaires,  mais  il  n'y  sont  pas  restés. 

Ils  se  faufilent  dans  tous  les  milieux,  dans  toutes 
les   phrases,  hardiment,  gaiement. 

Ils  détonnent  un  peu,  certes,  et  les  belles  dames  les 
prononcent  en  rougissant,  mais  ils  ont  un  parfum,  une 
odeur,  si  vous  préférez,  dont  le  charme  est  bien  grand. 


Seulement,  ils  sont  terribles  ! 

Ils  ne  se  font  pas  annoncer  et  souvent  on  voudrait 
ne  pas  les  laisser  passer.  Mais  leur  adresse  est  telle 
qu'ils  vous  échappent  et  vous  n'y  pouvez  rien. 

Vous  l'avouez  vous-même,  vous  dites  : 

—  Excusez-moi,  ça  m'a  échappé  ! 

Et  nous  vous  excusons,  parce  que  nous  savons  bien 
que  ce  n'est  pas  votre  faute.  Nous  savons  qu'il  n'y  a 
pas  moyen  de  les  élever,  ces  petits  voyous-là.  Et  nous 
y  renonçons,  d'ailleurs,  en  souvenir  du  jour  où  leur 
spontanéité  nous  a  tiré  d'embarras. 

En  effet,  ils  raniment  quand  ils  veulent,  une 
phrase  mourante,  ils  la  stimulent,  ils  lui  donnent  un 
relief  soudain,  et  le  plus  vilain  d'entre  eux,  bien 
placé,  entre  deux  mots,  entre  deux  portes,  dans 
l'oreille,  a  fait  glisser  plus  d'une  femme. 

Les  mots  ont  une  existence  infiniment  longue,  com- 
parativement à  celle  des  humains.  Et  ce  ne  sont  pas 
les  mots  les  plus  employés  qui  meurent  le  plus  ra- 
pidement.   Non.  Bien  au  contraire. 


Les  mots  ne  meurent  pas  de  vieillesse,  c'est  ça  qui 
est  beau.  Ils  meurent  dans  l'oubli,  et  c'est  à  force  de 
ne  plus  servir  qu'ils  disparaissent. 

Quelles  leçons  ils  nous  donnent  I 

Chez  eux,  il  n'y  a  pas  d'enterrement. 

On  n'annonce,  en  effet,  jamais  la  mort  d'un  vieux 
mot. 

Tandis  que  la  naissance  d'un  mot  nouveau  est  un 
véritable  petit  événement. 

Tout  le  monde  l'essaye,  on  s'en  amuse,  il  va  de 
bouche  en  bouche. 

Mais  les  gens  graves  et  ceux  qui  font  profession  de 
l'être  accueillent  avec  méfiance,  pourtant,  le  mot  qui 
vient  de  naître,  et  c'est  pourquoi  l'on  attend  qu'il 
ait  une  majorité  pour  le  naturaliser  français. 

La  naturalisation  se  fait  en  présence  de  quarante 
messieurs,  qui  sont  généralement  trente-huit,  et  qui 
portent  le  nom  et  l'habit  d'académicien. 

Mais  l'existence  de  tous  les  mots  n'est  pas  exempte 
de  soucis. 

15 


Certains  en  voient  de  dures. 

Et,  par  exemple,  il  arrive  à  un  grand  nombre  de 
mots  de  servir  les  uns  pour  les  autres. 

Ainsi,  tenez,  le  mot  «  vache»  sert  alternativement 
à  désigner  un  animal,  une  femme  qu'on  n'aime  plus 
et  un  agent  de  police. 

Il  y  a  des  familles  de  mots,  très  nombreuses,  très 
unies,  comme  il  y  a  des  familles  d'arbres,  et  ils  ont 
également  la  même  racine. 

Il  y  a  aussi  quelques  mots,  rares,  qui  vivent  seuls. 

Et  je  vous  signale  la  présence  de  vieux,  de  très  vieux 
mots,  que  vous  trouverez,  si  ça  vous  amuse,  en  les 
cherchant  dans  les  livres  anciens,  et  vous  verrez 
qu'ils  sont  séchés  entre  les  feuillets  comme  des  fleurs 
mortes. 


''.vie 


TABLE 


Table 


L'ARGENT 
LA   SANTÉ 
L'AMOUR 
LE  TRAVAIL 

L'ORGUEIL 
L'INDULGENCE 
LE  COURAGE 
LA  FANTAISIE 

L'AMITIÉ 
LES  REPAS 
LE   JEU 
L'AUTO 
LES  VICES 


LE   CŒUR 

LE  MALHEUR  DES  AUTRES 

LA    MALADIE 

L'ÉCONOMIE 

LE  PARASITE 
L'ART  ET  LA  FOULE 
LES  DOMESTIQUES 

LA  MONTRE 

LA  DERNIÈRE   D'UNE  PIÈCE 

LE    CHIEN 

PETIT   MANUEL 

à  l'usage  des  gens  qui  ne  racontent 
pas  bien  les  histoires  et  qui  les  écoutent 
mal. 

LE  TRAIN  DES  MARIS 

LES  MOTS 

b  Y  î 


861G 


4 


La  Bibliothèque 
Université  d'Ottawa 
Echéance 

The  Library 
University  of  Ottawa 
Date  Due 

« 

tm^ 

ei!G22'83^ 

^mi9'e3 

39003  00^ 597927b 


ce  PC   2613 
.U56J8  1913 
C02   GUETRV, 
ACC#  1315852 


SACH  JUSQU'A  NO